Anssi Pulkkinen: Des ruines mobiles en témoignage du sans-abrisme
  • Anssi blogikuva2017
16 février 2017

Photo : Anssi Pulkkinen 

 

L’Institut culturel finlandais pour le Benelux a commandé au sculpteur Anssi Pulkkinen une œuvre nouvelle consacrée au sans-abrisme, ce travail s’inscrivant dans le projet Mobile Home 2017 commun aux Instituts finlandais de Paris, Berlin, Londres et du Benelux. Intitulée Street View (Reassembled), l’œuvre conceptuelle de Pulkkinen s’empare d’images que nous avons tous vues à la télévision sur des maisons détruites au cours du conflit syrien pour les transposer au cœur de notre réalité quotidienne occidentale. Ce travail artistique soulève des questionnements entre autres sur la guerre et la perte du chez-soi ainsi que sur les notions de dimension publique et privée et la représentation qui peut en être donnée.

 

Pourquoi avoir choisi comme point de départ pour votre illustration du thème général du sans-abrisme précisément l’absence physique du domicile et une maison détruite au cours du conflit syrien ?

Le rapport entre le ressenti et l’espace environnant est depuis longtemps au centre de mon intérêt, entre autres questions. Par exemple, je m’intéresse à la façon dont le cinéma traite les émotions ressenties par tel ou tel personnage, et comment ces émotions peuvent s’exprimer grâce aux espaces extérieurs. L’espace n’offre pas seulement un cadre, mais un miroir. En particulier, une vision aussi dramatique que peut l’être une maison réduite à l’état de ruines, qui renvoie toujours à travers le prisme de la logique fragmentaire à quelque chose qui vous est extérieur, conduit immanquablement la réflexion de l’observateur à un ressenti difficile à cerner ou à évoquer. Une maison détruite par la guerre est un exemple extrême d’une vie brisée en mille morceaux et de l’errance sans but qui est la conséquence de la destruction de la maison en question, que cette errance soit par essence physique ou bien morale.

 

Que représente pour les Finlandais le chez-soi en 2017, alors que la Finlande fête le centième anniversaire de son indépendance ?

L’idée du chez-soi a été ces derniers temps au centre de l’attention en Finlande, où le débat public a porté tout particulièrement sur la question des réfugiés, le manque de solidarité et la xénophobie. Le Finlandais ne veut pas d’immigrés ou de centre d’accueil pour réfugiés à côté de chez lui. Il semble que la peur de celui qui vient d’ailleurs se traduise par le sentiment que notre sécurité soit menacée, or ce sentiment de sécurité est justement intimement lié à la notion du chez-soi. J’ai personnellement beaucoup parcouru les photos des archives de l’armée finlandaise datant de la Seconde Guerre mondiale quand elles ont été rendues librement consultables par chacun sur internet voici 4 ans. Outre des photos prises sur le front, ces archives comptent un grand nombre d’images de bâtiments bombardés, en feu ou effondrés dans toutes les régions de Finlande. Des vues du même type nous parviennent aujourd’hui au gré des informations qui nous tiennent au courant de la situation en Syrie. Il est bon de garder présents à l’esprit les événements marquants qui ont jalonné l’indépendance finlandaise lorsque nous sommes confrontés aux crises humanitaires d’aujourd’hui. Une maison qui vous appartient ne saurait être un bunker fortifié où vous vous barricadez, pas davantage qu’une muraille de protection que vous vous seriez érigée pour vous préserver de ce qui se passe dans le monde.

 

Votre œuvre se donne-t-elle pour objectif de commenter la politique mondiale ou la crise humanitaire à laquelle est actuellement confrontée la Syrie ?

Le nom générique que porte le projet lancé conjointement par plusieurs instituts culturels et scientifiques finlandais dans le cadre du programme de l’année Finlande 100 est Mobile Home 2017. Dans le langage courant, un mobil-home désigne en général un véhicule habitable, ou toute autre solution d’habitation sur roues et ayant vocation à la mobilité. Un certain mode de vie insouciant, libéré des pesanteurs du matérialisme et flirtant avec l’idée du nomadisme est, à mes yeux, un rêve propre à une classe moyenne occidentale en demande de solutions de rechange, et plus précisément encore en quête d’une alternative à la priorité donnée par nos sociétés à la consommation et au matérialisme à tout-va. Or, ironie du sort, il s’avère que le véritable nomadisme repose bien peu souvent sur un choix librement assumé. C’est ainsi qu’en Syrie, tout comme dans de nombreux autres pays et zones de crise et de pauvreté dans le monde, les gens sont amenés à quitter leur maison ou leur appartement contraints et forcés, parce qu’aucune autre solution ne s’offre à eux. Un bâtiment en ruines entretient toujours un rapport dialectique à l’espace et aux paysages qui l’entourent.

 

De quelle façon votre œuvre prend-elle position sur la liberté d’aller et de venir de l’individu ou sur la limitation de cette liberté ?

Mon œuvre peut se voir comme une sorte de caravane de ruines créée avec l’idée ludique qu’il n’y aurait rien de plus facile que d’emporter sa maison de Syrie pour aller faire une balade touristique dans les villes d’Europe du Nord les plus accueillantes aux visiteurs. Il faut savoir que les Européens ont réfléchi de concert aux moyens à mettre en œuvre pour essayer d’empêcher les Syriens de rejoindre l’Europe. Or même si l’on s’emploie actuellement à limiter les mouvements de populations en allant jusqu’à ériger des grillages et même de hauts murs physiques aux frontières de l’Union européenne, il n’en reste pas moins que les marchandises, d’ailleurs aussi bien licites qu’illicites, continuent de circuler en un flux continu entre la zone de guerre et l’extérieur de cette zone. Il n’est pas anodin non plus de noter qu’un artiste plasticien européen jouit même du privilège de faire venir un conteneur entier de débris de bâtiment de Syrie en Europe.

 

Comment le sens qui s’attache à ces ruines évolue-t-il avec leur transplantation à partir du théâtre du conflit proche-oriental jusque sur la scène artistique contemporaine européenne ?

Ces dernières années, l’Etat islamique a financé son activité principalement en vendant le patrimoine historique syrien à de riches collectionneurs étrangers. Il est d’ailleurs bien évident qu’il existe même en Europe une tradition séculaire de vol des trésors artistiques du passé. C’est ainsi que les ruines de la ville antique de Palmyre furent dès les années 1700 la cible de la convoitise des collectionneurs, à une époque où une sorte de passion fébrile pour les ruines s’était emparée des milieux artistiques et de la recherche culturelle européens. C’était l’époque où des ruines de toutes sortes, ou leur reproduction, embellissaient le parc de tout propriétaire de château ou de manoir britannique qui entendait apparaître comme sensible à la mode du moment. Aujourd’hui, les maisons d’habitation basiques réduites en ruines au milieu du conflit syrien ne se voient absolument pas reconnaître une valeur culturelle du même ordre que celle qu’on attribue à des ruines vieilles de milliers d’années. Il est d’ailleurs passionnant de s’interroger sur ce qui est assez précieux et riche de sens pour valoir la peine qu’on le conserve et qu’on le transporte d’un endroit du globe à un autre.

Les ruines d’un bâtiment ouvrent un point de vue excitant sur le rapport entre architecture et art plastiques, sur les lignes de démarcation à tirer dans le no man’s land plus ou moins bien défini qui s’étend entre ces deux champs créatifs. Or l’objet réduit à l’état de ruines se trouve bien à mi-chemin entre l’un et l’autre espace mental, où il conserve malgré tout une certaine fonction restant à définir, même s’il ne saurait plus servir à des fins de consommation ou d’utilisation pratique. Les ruines font office de vecteur de pensée, ce qui explique d’ailleurs l’intérêt constant que leur témoignent les hommes. Plus particulièrement, les ruines conduisent l’observateur au seuil d’un questionnement sur les différentes formes de temporalité, questionnement d’ailleurs extrêmement opportun face à la crise écologique générale à venir ou à l’effondrement du capitalisme qui se profile. Les ruines que nous observons sont un concentré de notre temporalité strictement personnelle, de la temporalité de l’humanité, du temps historique, de la dimension temporelle de la nature et même du temps géologique. Si nous distendons suffisamment la perspective temporelle, nous sommes amenés à constater que tous, autant que nous sommes, nous vivons au milieu de ce qui ne sera plus que ruines demain. Il s’agit là, de mon point de vue, d’une idée captivante.

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Anssi Pulkkinen

Anssi Pulkkinen prépare actuellement un doctorat en beaux-arts à l’Académie des Beaux-Arts de l’Université d’art d’Helsinki tout en préparant son diplôme de fin d’études au département Réalisation audiovisuelle et Cinéma de l’Université Aalto. Certaines de ses sculptures ont été présentées entre autres au Musée Kiasma d’Helsinki et au Mänttä Art Festival. Pulkkinen a réalisé par ailleurs plusieurs œuvres d’art public et a été lauréat d’un certain nombre de prix internationaux. Il a aussi été en résidence au printemps 2015 au Centre d’art contemporain WIELS à Bruxelles dans le cadre d’un programme de soutien aux arts initié par l’Institut culturel finlandais pour le Benelux. Anssi Pulkkinen a enfin été élu en mai 2016 président de l’Association finlandaise des sculpteurs. Grâce à la coopération d’un réseau d’organismes partenaires de notre Institut, son œuvre Street View (Reassembled) sera présentée au public au cours de l’année 2017 tant en Finlande que dans la région Benelux.

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