Aleksi Malmberg: Art isn’t supposed to be safe. What about experiencing it?
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25 novembre 2015

J’entends parfois dire que dès l’époque de la Révolution française, Bruxelles a eu tendance à apparaître du point de vue français comme un lieu qui n’inspirait pas une totale confiance, comme un foyer où prospéraient des forces bouillonnantes ayant vocation à ébranler la paix civile. Cette situation historique vieille de 200 ans et plus a connu un nouvel et triste épisode avec les attentats terroristes du 13 novembre dernier. Ce jour-là, notre vie quotidienne est sortie de sa voie normalement balisée et les ombres du monde se sont une nouvelle fois rapprochées de nous de façon inattendue. Il s’avère que les principaux auteurs présumés des attentats en question sont des citoyens belges, tandis que la commune de Molenbeek a pour le coup tout particulièrement prêté son nom au nouveau terrorisme européen, même si les habitants de ce secteur de Bruxelles à la riche diversité humaine et sociologique se sont inscrits en faux contre tout amalgame de ce type.

Le niveau d’alerte de la Belgique a été relevé samedi dernier à son plus haut niveau à Bruxelles. C’est ainsi que les écoles, jardins d’enfants, universités, centres commerciaux, bibliothèques, stations de métros, marchés, espaces de jeux publics et cimetières de la capitale belge ont été fermés en tout quatre journées entières. A l’heure où ces lignes sont écrites, une partie des musées de la ville gardent toujours leurs portes fermées et d’importantes manifestations publiques continuent d’être annulées. Par exemple, le grand événement emblématique de la culture qu’est le Forum Européen de la Culture, organisé tous les deux ans par la Commission européenne, ne pourra avoir lieu cette semaine.

La plupart des restaurants tendent à poursuivre leur activité dans des conditions normales, mais la clientèle fait défaut, et ce tout particulièrement dans le centre historique de Bruxelles : le public n’éprouve en règle générale pas réellement de la peur mais est dérouté par cette situation, si bien que la méfiance est de mise.

Les dirigeants politiques du pays ont été au moins dans un premier temps affiché une belle unanimité pour soutenir les mesures d’urgence adoptées et un consensus plutôt large a commencé par régner en Belgique quant à la nécessité des gestes forts que l’on connaît. Même si de telles décisions et actions de la part des pouvoirs publics resteront certainement encore longtemps sujettes à débats, les dispositions prises par les autorités ont manifestement réussi à empêcher une importante attaque terroriste, probablement d’ailleurs prévue simultanément sur plusieurs sites différents. Aussi est-ce une bonne chose que le gouvernement ait agi de la sorte.

J’ai pour ma part organisé des centaines d’événements, entre des spectacles de théâtre réunissant juste une dizaine de spectateurs à des concerts retransmis en direct à la télévision depuis des complexes sportifs géants. Parmi ces événements, certains ont eu lieu dans des salles et des centres culturels, d’autres sur les marchés ou dans les rues des villes de Finlande. Or il est bien évident que la démarche de l’organisateur de tels événements part toujours du souci de la sécurité du public. Même si les aspects les plus visibles de la préparation d’un événement culturel portent le plus souvent sur la réponse à apporter aux attentes pratiques des artistes comme des spectateurs, il n’en reste pas moins que la responsabilité première de tout organisateur d’événement public est de veiller à ce qu’il n’arrive rien à personne au cours de la réunion.

Dès lors que le risque zéro est impossible à garantir, il nous faut nous interroger sur la notion de sécurité suffisante. A Alep en Syrie, il reste encore malgré les bombardements quotidiens une galerie d’art ouvrant quotidiennement ses portes en invitant les habitants de la ville à entrer pour s’y rencontrer. Ainsi, la notion de degré de protection normale et suffisante varie d’un individu à l’autre et en fonction de la situation qui prévaut dans le pays ou la ville dont il s’agit. Gilles Ledure, directeur de l’importante institution culturelle bruxelloise qu’est le Flagey, a observé récemment qu’il se sentait l’obligation d’apporter la démonstration que dans la situation exceptionnelle actuelle l’équipe du Flagey faisait bien « tout ce qui était en son pouvoir ». Il faut cependant noter que si jamais la confiance élémentaire qu’éprouvent les citoyens les uns envers les autres n’est plus de mise, tous les dispositifs de sécurité renforcée du monde ne suffiront pas au retour de cette confiance générale.

Il existe un point de vue selon lequel une personne souffrant de dépression voit en fait le monde sous un angle plus réaliste que l’individu sain : c’est dire qu’une attitude consistant à nous illusionner sur le caractère positif du monde nous protège des épreuves de la vie tout en nous empêchant de nous verrouiller dans les moments critiques.  Il en va de même des sociétés, puisque nous avons besoin d’entretenir une illusion collective ouatée pour que la confiance continue d’être assurée. Il est donc important dans les circonstances exceptionnelles actuelles, et alors que l’alerte maximum continue d’être d’application à Bruxelles, de ne pas permettre que la capitale belge cède à la dépression.

L’un des marqueurs du bon fonctionnement de la société est la plus ou moins grande rapidité avec laquelle elle parvient à rétablir le bon déroulement de la vie quotidienne et la confiance publique au lendemain de l’une ou l’autre situation de crise. Comment allons-nous sortir du contexte que nous connaissons en ce moment pour réintégrer le cours ordinaire de nos vies ? Karine Lalieux, échevine de la Culture à Bruxelles, a dès à présent décidé de rouvrir les portes de musées dont la gestion est assurée par la Ville, se positionnant ainsi parmi les premiers acteurs culturels à prendre des mesures dans ce sens dans la capitale belge. Il est essentiel de rétablir la vie de la cité et la confiance que se portent mutuellement les citoyens après une situation de menace aigüe, d’autant que là se trouve l’instrument de mesure qui nous permettra d’évaluer si les contraintes voulues par le gouvernement ont atteint leur but. A cet égard, ceux et celles qui travaillent dans le champ des arts et de la culture ont un rôle important à jouer.

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Aleksi Malmberg

© Pirita Männikkö

Aleksi Malmberg est le directeur de l’Institut culturel finlandais pour le Benelux.

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