Jaakko Uoti: Comment l’internationalisation du secteur culturel est-elle étudiée ?
17 octobre 2016

Photo: L’institut culturel finlandais pour le Benelux

Le travail d’internationalisation culturelle porte plusieurs noms différents. En fonction du contexte, on parlera d’échanges, d’exportation, de création de réseaux relationnels et d’internationalisation. Cet article blog examine un certain nombre d’études et de projets relativement récents portant sur le travail d’internationalisation culturelle. Même si chaque domaine culturel a un caractère qui lui est propre, pourrait-on retirer des études réalisées des éléments pouvant s’appliquer à l’ensemble des disciplines créatives ?

 

De nouvelles ouvertures dans les domaines de l’art contemporain et de la musique

L’organisme Frame Contemporary Art Finland a publié début 2016 un rapport qu’il a établi avec la Fondation Cupore (Finnish Foundation for Cultural Policy Research) intitulé en finnois Viennistä vuoropuheluun, vaikutteista verkostoihin (« De l’exportation au dialogue, des influences aux réseaux »). L’étude constitutive de ce rapport a été réalisée sous forme d’un questionnaire adressé aux acteurs des différentes filières culturelles et complété par une enquête sur la littérature finlandaise et une série d’interviews. Cette publication insiste sur le fait que l’internationalisation, sans même parler de l’exportation, est un concept qui a fait son temps pour l’art contemporain dès lors que les milieux artistiques et culturels sont par principe même internationaux. C’est toutefois précisément pour cette raison que les occasions de travailler ou de se produire à l’étranger ont de l’importance pour les artistes, d’où le besoin que manifestent ceux-ci de disposer d’un soutien financier pour se rendre à l’étranger.

Les actions internationales menées en faveur de l’art contemporain et les contacts à l’international des acteurs des milieux culturels et artistiques reposent sur des réseaux relationnels. L’«écosystème » de ces milieux transcende les frontières nationales, si bien qu’il arrive que les programmes d’aide à l’exportation pilotés par les Etats ne correspondent pas bien au type de coopération en usage dans le monde culturel, lequel fonctionne sur un modèle de réseau international de pair à pair. Ceci s’applique aussi bien aux structures de financement et à la rapidité de réaction du financement qu’au discours des acteurs. Même si leur promotion à l’international revêt une importance certaine pour les artistes, ceux-ci n’attendent pas de toucher des rentrées d’argent conséquentes de l’étranger. Tout en étant attachés à l’idée de voir leur carrière prendre une dimension internationale, de nombreux artistes perçoivent le travail d’internationalisation plus comme un risque que comme une possibilité de revenus : c’est d’ailleurs aussi pour cela que les facilitateurs d’internationalisation devraient améliorer les stratégies qu’ils proposent.

Mais comment donc mesurer l’internationalisation ? Le principe de l’échange d’expositions a recueilli beaucoup d’avis favorables parmi les acteurs culturels et artistiques ayant répondu au questionnaire. 60% des organisateurs de spectacles et événements artistiques et 45% des personnes ayant répondu à titre individuel ont estimé important que la Finlande mette en place un indice d’influence spécifique pour mesurer la visibilité internationale de l’art contemporain finlandais. Cependant, aucun des professionnels interrogés n’était favorable à des indices quantitatifs, réclamant plutôt une étude qualitative. De nombreuses personnes ayant donné leur avis dans le questionnaire ont par ailleurs émis des critiques au sujet des indices. En outre, un certain nombre de personnes interrogées se sont aussi déclarées rebutées par le contenu des concepts (visibilité, internationalisation).

Quoi qu’il en soit, il est difficile d’assurer un suivi de la visibilité des artistes si le mode d’établissement des statistiques est imparfait. Créé en 2012, l’organisme Frame joue un rôle de centre d’information des arts plastiques finlandais, ce qui englobe des travaux de recherche sur la filière plastique. Or cet aspect du travail de Frame est aujourd’hui en train de démarrer pour de bon : c’est ainsi que cet organisme a mis en place un groupe de pilotage qui a entrepris d’élaborer un modèle statistique applicable aux arts plastiques. Il faut noter à cet égard que c’est précisément sur l’art contemporain qu’on dispose le moins de statistiques par rapport aux autres disciplines créatives. En dehors des études internes que mène l’organisme, Frame a initié son action d’information culturelle en réunissant l’ensemble des études déjà disponibles sur ces sujets : il existe toutefois des « vides » dans le domaine de l’art contemporain, par exemple du point de vue de l’action des galeries d’art, Frame se proposant de combler ces zones d’ombre dans le futur.

 

L’organisme Music Finland, qui quant à lui avait jusqu’ici régulièrement établi des statistiques sur les ventes à l’export de la filière musicale finlandaise ainsi que diverses études sur celle-ci, a réalisé pour la première fois cette année un baromètre du secteur musical basé sur un rapport établi à la suite d’un vaste questionnaire, consacrant en outre une étude aux ventes à l’export des chansons de la musique pop finlandaise, ce qui a donné lieu à un rapport séparé.

Music Finland a cartographié au printemps 2016 les points de vue des représentants du secteur musical sur l’état actuel et le devenir de leur filière. Alors que les études passées de cet organisme mettaient l’accent sur des données statistiques basées sur les flux financiers, le baromètre qu’il vient d’instituer tend quant à lui à recenser les points de vue des professionnels sur leur secteur d’activité. Outre l’internationalisation, les thèmes de cette étude portent sur les mutations structurelles auxquelles est confronté le secteur musical, sur son économie comme sur l’environnement médiatique en constant renouvellement et les technologies ainsi que sur l’impact de ceux-ci sur la filière.

Plus que d’autres acteurs culturels ayant répondu au questionnaire, les entreprises du secteur musical ont fait état de leur confiance dans l’accroissement de leurs ventes à l’export, estimant que c’est l’exportation des œuvres musicales et le travail des producteurs et compositeurs finlandais au service des artistes et maisons de disques étrangères qui présentaient le potentiel le plus conséquent à l’exportation. Ces entreprises ont par ailleurs indiqué que des efforts plus importants en faveur du développement des métiers du management artistique et d’une meilleure maîtrise de l’outil marketing pourraient, selon elles, accentuer les ventes à l’export de la filière musicale finlandaise. D’une manière générale, les professionnels de la musique ayant répondu au questionnaire ont estimé que les défis les plus importants à se poser actuellement avaient trait à la situation économique et à l’évolution des modes de consommation, tandis que les réponses des uns et des autres évoquent régulièrement la question des mutations structurelles affectant leurs métiers : la baisse des ventes de disques et les pratiques de rémunération des services de flux continu en pleine évolution leur inspirent de l’inquiétude quant aux revenus des artistes. Il se peut d’ailleurs que ces mutations structurelles expliquent justement pourquoi les professionnels ayant donné leur avis ont cité la musique live ainsi que la synchronisation et les applications musicales comme les sous-secteurs les plus prometteurs en termes de croissance économique. Par ailleurs, les artistes, dont tout particulièrement les représentants des genres musicaux marginaux, ont exprimé leurs inquiétudes quant à l’évolution que connaissent actuellement les financements publics.

 

Les études sur le spectacle vivant et la littérature de fiction intègrent aussi des statistiques sur l’internationalisation

L’organisme TINFO (Theater Info Finland) réalise tous les ans des statistiques sur le théâtre finlandais comprenant entre autres un recensement des visites des théâtres finlandais à l’étranger ainsi que de celles des théâtres étrangers en Finlande. Les dernières statistiques sur le théâtre en date mettent notamment en évidence les défis que soulève l’internationalisation. La mobilité internationale des spectacles de théâtre est tributaire de deux caractéristiques intrinsèques de l’art dramatique : l’espace et la langue. Les spectacles de théâtre parlé, qui sont tributaires de la langue, n’offrent pas les mêmes facilités de mobilité internationale que les spectacles chorégraphiques ou de cirque. Du fait de la légèreté de ses structures et de son non-assujettissement au langage parlé, le cirque contemporain finlandais se distingue tout particulièrement depuis déjà plusieurs années parmi toutes les expressions du spectacle vivant pour sa mobilité internationale.

De nombreuses compagnies de théâtre parlé sont toutefois dotées de bons réseaux relationnels à l’international, et il existe une demande pour les œuvres dramatiques qu’elles jouent. Il manque cependant clairement à la Finlande des aides financières destinées à favoriser la mobilité internationale du spectacle vivant. Un dispositif de soutien financier pour voyages plus léger et rapide permettrait de réagir par exemple aux invitations à participer à des festivals. Il y a lieu de noter par ailleurs que toute discipline artistique basée sur la langue exige aussi des ressources financières à affecter à des traductions de qualité.

Le programme de l’organisme TINFO mis à jour en 2014 et intitulé Teatteri liikkuu ja liikuttaa (« Le théâtre bouge et fait bouger ») a pour objectif d’assurer à la filière théâtre finlandaise les ressources nécessaires à sa mobilité internationale. L’ensemble du secteur poursuit son internationalisation dans le domaine des résidences d’artistes et des festivals. Par ailleurs, l’internationalisation est aujourd’hui de plus en plus partie intégrante du processus créatif : les festivals font office de points de rencontre et de lieux permettant à la fois de produire de nouvelles œuvres dramatiques et de développer des œuvres déjà existantes. Des auteurs et acteurs de la filière théâtre toujours plus nombreux produisent des œuvres non seulement appelées à être représentées en tournée internationale, mais aussi fortement liées au lieu et au moment où elles ont été conçues, étant entendu que ces œuvres ont connu leur genèse au milieu du monde.

 

S’agissant de la littérature, l’instrument de mesure de l’internationalisation généralement utilisé est le chiffre des cessions de droits d’auteur. Le FILI (Finnish Literature Exchange) tient des statistiques sur ces cessions tout en y intégrant le montant des ventes de livres à l’export. Un rapport consacré aux chiffres des ventes à l’export de la littérature finlandaise pour les années 2011 à 2015 réfléchit aux différentes modalités de mesure du montant des ventes de livres de fiction à l’export et développe de nouveaux modèles de mesure de ces ventes. Le dernier volet en date de ce rapport a été publié à l’automne 2015, tandis qu’un rapport final comprenant une mise en parallèle des chiffres des ventes entre les différentes années de la période étudiée sera rendu public au cours de cet automne 2016.

Un premier volet de ce rapport portant sur les années 2011 et 2012 s’était attaché à considérer, outre les chiffres des ventes, les mutations en matière d’exportation de livres dont est l’objet le secteur de l’édition ; figuraient aussi dans ce document des interviews de personnalités influentes de ce secteur économique, d’écrivains, d’éditeurs importants ainsi que d’agents littéraires tant en Finlande qu’en Suède. Les professionnels qui ont fait part de leurs réflexions dans le rapport souhaitaient la mise en place d’une méthodologie de mesure de l’évolution de la valeur économique des chiffres de ventes des livres à l’export. Ces interviews ont également permis de préciser le regard que portaient les uns et les autres sur l’évolution en cours au sein de la filière littérature dans son ensemble.

En attendant la synthèse de l’entièreté de ce projet de recherche, il nous est possible de revenir sur les attentes exprimées dans le rapport de 2014. Les exportations des livres finlandais connaissent depuis plusieurs années déjà une mue due entre autres à l’évolution des ventes à l’international de nos maisons d’édition, à la Foire du Livre de Francfort dont la Finlande avait été l’invité d’honneur en 2014, à l’accentuation de l’action des agents littéraires, mais aussi par ailleurs à l’exigence accrue de trouver de nouveaux publics par suite d’un ralentissement des ventes de livres sur le marché national finlandais. L’une des problématiques dont il a été fait état tient aux liens existant entre les agents littéraires et les maisons d’édition, tandis que certains auteurs et écrivains interrogés se sont plaint d’une inefficacité des maisons d’édition : il est en effet de plus en plus fréquent qu’une fois que les droits d’exploitation des œuvres littéraires ont été cédés pour la Finlande, ce soit un agent littéraire basé à l’étranger qui prenne en main les ventes à l’international. Le défi qui se pose ici ne porte pas tant sur le niveau des œuvres que l’harmonisation du rôle des agences littéraires, des maisons d’édition et des professionnels en charge de la vente des livres à l’international, ainsi que le renforcement des ressources financières affectées à cette fin.

 

Pour conclure : quid du partage des meilleures pratiques ?

La comparaison de toutes les études réalisées par les intervenants en charge de l’internationalisation des différentes disciplines créatives permet d’observer des différences tant entre les pratiques que les définitions retenues. Il n’en reste pas moins que les motifs d’inquiétude du secteur culturel se recoupent souvent au sein de toutes les filières du secteur : il s’agit de la diminution des ressources financières publiques ainsi que pour de nombreux acteurs, en particulier dans les domaines de la musique et de la littérature, des nouvelles technologies ainsi que des mutations en cours en matière commerciale, qui sont en train de bouleverser les modes de consommation de la culture.

Certaines définitions de la notion d’internationalisation tiennent toutefois au caractère propre des disciplines artistiques et à la forme spécifique des œuvres. A titre d’exemple, les ventes d’œuvres d’art contemporain ne représentent qu’un courant économique limité et ne constituent pas la facette la plus visible de l’internationalisation. Qui plus est, les exportations d’œuvres d’art contemporain souffrent d’un préjugé public défavorable par rapport à d’autres produits culturels plus faciles à délimiter et à vendre. On pourrait par ailleurs s’interroger sur ce que les ventes d’enregistrements ou les cessions de droits d’auteur nous indiquent sur l’internationalisation et sur les conditions dans lesquelles les artistes parviennent à toucher de nouveaux publics. Seule la comparaison entre la valeur économique des œuvres, les cessions de droits d’auteur, les spectacles, les expositions et les modes d’évaluation des points de vue exprimés par les acteurs des disciplines créatives respectives nous donnera peut-être la meilleure image d’ensemble de la situation : c’est dire qu’une seule étude portant sur l’un des secteurs culturels confronté aux mutations les plus importantes n’y suffit pas.

Même s’il est certain que chaque filière créative est unique, il n’en reste pas moins utile, ou tout au moins intéressant, d’évaluer les modes d’évaluation en eux-mêmes, à savoir se poser la question des méthodes employées pour mesurer l’internationalisation tout en s’interrogeant sur la possibilité d’utiliser les mêmes instruments de mesure pour l’ensemble des disciplines créatives. Il serait d’autant plus sensé de parvenir à un élargissement des points de vue que la situation que connaissent aujourd’hui les milieux culturels est celle d’un chevauchement des modes d’expression créatifs et d’une généralisation des projets artistiques pluridisciplinaires.

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Jaakko Uoti

Jaakko Uoti est employé en cet automne 2016 comme stagiaire en communication à l’Institut culturel finlandais pour le Benelux. Avant ses fonctions à l’Institut, il avait travaillé pour des organismes d’art contemporain, dans le secteur de la communication et comme auteur indépendant. Jaakko est titulaire d’un MA et d’un MSc, option sciences humaines.

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