Umayya Abu-Hanna: Le travail avec et pour les réfugiés aux Pays-Bas
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6 novembre 2015

Chaque culture obéit à sa dynamique propre quant à l’accueil à réserver à qui vient d’ « ailleurs ». Même si les Néerlandais éprouvent le même sentiment de menace que les autres face aux changements démographiques et au flux continu des réfugiés, on note dans leur attitude un certain nombre de traits spécifiques qui caractérisent leur capacité d’adaptation aux évolutions en cours. Pour eux, le réfugié n’a ni nationalité, ni sentiment de rattachement ou de possession, ni avenir. Par contre, ils associent l’Europe à l’idée d’un pouvoir exercé par des dirigeants à l’audience mondiale, ainsi qu’à des images d’aisance matérielle et de loisirs. Pour eux, il est certes important de distribuer des vêtements et des médicaments aux réfugiés, mais il n’en reste pas moins essentiel de comprendre la situation des réfugiés au regard des conditions de vie des citoyens néerlandais, ou plus généralement européens.

J’ai souhaité réunir ici quelques exemples du type de travail qui peut se faire en faveur des réfugiés:

La vie, c’est maintenant… et c’est précieux

Même si la plupart des Néerlandais sont restés chez eux et sur leurs lieux de travail, un nombre surprenant d’entre eux s’est rendu sur les lieux mêmes où les réfugiés avaient besoin d’aide : c’est ainsi que de nombreux particuliers voyageant individuellement ou groupes sont arrivés aussi bien sur les rivages grecs que dans le goulet d’étranglement des pays de l’Europe de l’Est ou à Calais, là où des refugiés se trouvaient ou se trouvent toujours bloqués. Ils ne se sont pas contenté de leur apporter des biens essentiels, ils ont mis en application un principe très typiquement néerlandais qui énonce que « l’instant présent est la vie elle-même, et (que) nous sommes là pour en faire quelque chose de précieux et de confortable ». Par exemple, des sages-femmes néerlandaises ont dressé des tentes sur les plages où affluaient les réfugiés après avoir entendu dire que des réfugiées en étaient réduites à accoucher dans des trains voire dans la rue. Fortes de leur état d’esprit particulier, elles ont souhaité créer avec ces tentes les conditions d’un sentiment de sécurité pour les futures accouchées, comme un avant-goût du bien-être qu’on peut éprouver à avoir un chez-soi et à disposer du confort. L’autre bon exemple que je souhaite citer est celui d’une initiative britannique intitulée Secret Cinema : elle a consisté à organiser un festival de cinéma dans l’enceinte du camp de réfugiés bien connu de Calais en même temps que sur d’autres sites accueillant des réfugiés ici ou là en Europe. Les médias sociaux sont un moyen efficace pour diffuser toute initiative nouvelle, et il faut savoir que les Néerlandais sont prompts à s’enthousiasmer pour de bonnes idées et qu’ils aiment participer, aider, apporter leur concours et suivre l’exemple donné. Dès lors que les réfugiés sont partie prenante d’un tel événement cinématographique, ils cessent du même coup d’être des objets pour devenir sujets, tandis que le public ne manquera pas de les associer à l’idée de dignité humaine. Organiser un projet comme celui-là avec les réfugiés dans plusieurs villes différentes exige à la fois de nombreux contacts directs et une grande mobilité, or l’école néerlandaise met justement systématiquement l’accent auprès des écoliers du pays sur l’importance de la mobilité et des contacts humains sur le terrain.

 

Des valeurs visibles

Certes, on note dans chaque société une ligne de partage grossière entre ceux pour qui la sécurité prend le visage du maintien de l’identité traditionnelle et de l’esprit national de leur pays d’une part, ceux qui estiment se rattacher avant tout au monde et à l’humanité d’autre part. Les institutions culturelles se rangent quant à elles dans la seconde catégorie tant de par la vocation essentiellement internationale de leur champ d’activité que du fait de la tonalité générale qui règne au sein des réseaux relationnels dont elles sont partie prenante. C’est ainsi que la plupart des institutions culturelles des Pays-Bas n’ont pas hésité à prendre ouvertement position sur l’attitude d’humanité à avoir envers ceux et celles venus d’ « ailleurs ». En septembre, le Théâtre municipal Stadsschouwburg d’Amsterdam, situé sur la Leidseplein, a recouvert sa façade – habituellement utilisée pour assurer la publicité des spectacles en cours – d’une énorme affiche dont le texte interrogeait le magasin Apple implanté juste en face : « Qu’est-ce qu’Apple est prêt à faire en faveur des réfugiés ? »

Plutôt qu’établir une séparation entre « les réfugiés » et « le travail culturel en faveur des réfugiés », les Néerlandais ont choisi de fondre ces deux domaines en un seul et même champ d’intervention. L’approche pragmatique qui est la leur favorise la coopération notamment sur le plan culturel, le sentiment de solidarité des acteurs culturels du pays envers les réfugiés se traduisant par une efficacité et une vigueur accrues pour les actions qu’ils ont entreprises pour répondre à la situation actuelle. Par exemple, les théâtres, cinémas et autres lieux culturels de la Leidseplein et du Nes d’Amsterdam ont décidé de faire don de leur recette du 21 octobre à l’association néerlandaise « Refugees Netherlands », en charge de l’accueil des nouveaux arrivants. Ont participé à cette démarche certaines des plus importantes institutions culturelles des Pays-Bas, comme le Paradiso, le Melkweg, le Theatre De La Mar, le Theatre Bellevue ainsi que le théâtre pour enfants De Krakeling. En marge de leur programme prévu le jour en question, ces salles ont fait venir des artistes qui se sont produits spécialement pour cette occasion, tout ceci ayant permis de collecter 37.000 euros au cours de la soirée. Les différents acteurs culturels qui ont mené cette action n’ont pas perdu de temps en questions sur le point de savoir si les spectateurs ayant déjà leur billet ou les artistes étaient favorables ou non à l’événement : ils ont tout simplement décidé d’agir. Ceci est un signe possible d’un changement en cours au sein de la société néerlandaise, d’un pas en avant sur la scène culturelle d’Amsterdam et d’une évolution vers un nouveau sentiment identitaire aux Pays-Bas.

Adaptation et actualisation

Il existe en Europe une peur quant à l’éventualité que la culture européenne ne s’achemine vers sa perte. Grosso modo, le débat public fait ressortir deux positions différentes : les uns tiennent le discours d’un terreau commun où les lignes de partage sont déterminées par la culture de chacun, les autres vont jusqu’à parler de choc des cultures. Il y a là un sujet à part entière pour la communauté culturelle et les acteurs de la scène artistique. La culture est affaire de valeurs, d’idées et d’opinions. Par exemple, la liberté est perçue par le monde des arts comme une valeur européenne essentielle, et l’idée qui prévaut dans ces milieux est que la plupart des nouveaux réfugiés fuient leur pays après avoir essayé sans succès de trouver la liberté en Syrie, en Irak ou en Afghanistan. Cette place centrale accordée en Europe à la liberté est illustrée de façon très heureuse par le spectacle Liberación qui est en train de se monter au Théâtre municipal de Haarlem : il s’agit d’un hommage musical à la liberté. Même si le sujet n’a rien de nouveau en soi, le choix de la programmation de ce spectacle dans la période actuelle nous oblige à nous interroger sur nos valeurs en fonction du contexte d’aujourd’hui, or c’est précisément là que l’art est dans son juste rôle. L’art a pour vocation de replacer dans un éclairage nouveau les valeurs communes aussi bien que l’expérience collective : c’est dire aussi qu’il n’y a pas lieu d’établir de distinguo entre la question des réfugiés et celle de leur vécu et de leur culture. Quant à la programmation des institutions culturelles, elle peut parfaitement être adaptée et actualisée en tenant compte des réalités du monde tel qu’il va, comme de l’évolution de la société tant aux Pays-Bas que dans la nouvelle Europe qui se dessine aujourd’hui. Par le biais de la programmation des établissements culturels, nous avons la possibilité de tisser des liens émotionnels qui fassent dénominateur commun entre les milieux de la culture, le public européen traditionnel encore aujourd’hui un peu décontenancé et les nouveaux arrivants.

Un autre exemple significatif de la présentation opportune d’un sujet d’actualité dans un cadre préexistant nous est fourni par la huitième édition du Storytelling Festival Amsterdam, auquel j’emprunte la citation suivante figurant sur son site internet : « Le thème du festival est cette année le voyage. L’idée directrice est que chacun de nous fera un ou plusieurs voyages dans sa vie, soit en esprit, soit de la façon la plus concrète. Telle personne sera née loin d’ici et aura fait un long chemin pour arriver chez nous et y trouver son chez-soi, tandis que telle autre sera éventuellement née ici, mais sans jamais s’y être sentie chez elle. Les uns ont dû se battre pour avoir ce qu’ils ont aujourd’hui, les autres ont eu plus de chance. Ce sont là des histoires que nous souhaitons recueillir et faire partager. »

Un cadre général sécurisant

L’émission Tegenlicht proposée le 18 octobre dernier par la chaîne de télévision néerlandaise VPRO avait pour titre Gimme Shelter . Après avoir exposé des faits et chiffres relatifs à la situation des réfugiés, les responsables de l’émission demandèrent aux téléspectateurs de leur faire connaître leurs propres solutions innovantes face aux questions en suspens. Plusieurs citoyens, assistés par des designers, s’activent d’ores et déjà à mettre au point des solutions surprenantes après avoir donné des exemples des nombreuses possibilités qui s’offrent pour faire face à la crise des réfugiés, puis chaque semaine une initiative individuelle sera distinguée dans le lot afin de recevoir une suite concrète. Le principe de l’émission permet d’éviter de tomber dans un travers consistant à réinventer la roue, sans compter que cette formule offre à l’ensemble des Néerlandais un cadre général sécurisant, d’où la faculté pour eux de suivre l’évolution d’un certain nombre d’idées et de s’en inspirer, voire de trouver grâce à l’émission de possibles partenaires pour un projet coopératif en faveur des réfugiés.

Je voudrais citer comme autre exemple l’exposition caritative intitulée IMAGINE  qui a eu lieu à Amsterdam-Ouest du 24 au 28 octobre. L’organisation pratique de la journée inaugurale de cet événement s’est ressentie de l’implication personnelle de l’ancienne ministre de la Culture Hedy d’Ancona ; à cette occasion, l’artiste Thessa van der Voort a demandé à plusieurs poètes de monter sur scène pour témoigner leur solidarité en se livrant à une narration sur le thème des réfugiés. Quant à l’exposition proprement dite, elle réunissait six toiles monumentales, la volonté affichée des organisateurs étant de recueillir des fonds grâce aux billets d’entrée et aux ventes des tableaux en question ainsi que de cartes illustrées créées par des artistes, d’affiches et d’autres œuvres d’art. Une manifestation de cette nature peut se décrypter de plusieurs façons : même si c’est une ancienne ministre de la Culture qui a inauguré l’exposition, les tableaux exposés, l’intervention des poètes invités et un programme à destination d’un public d’enfants en font moins une réunion d’intellectuels, forcément toujours un peu glaçante pour le commun des mortels, qu’un événement de la vie courante. Il faut noter aussi que les œuvres d’art présentées n’avaient pas été choisies au hasard, mais qu’elles étaient le reflet de problématiques d’une actualité brûlante : elles avaient vocation à rapprocher ceux des visiteurs essentiellement intéressés par l’art et ceux qui se sentent avant tout concernés par la question de l’accueil des réfugiés.

Un esprit de fête populaire

Outre les milieux intellectuels et culturels de haut vol, il est important de mobiliser le « citoyen lambda » et de le faire d’une façon conviviale et joyeuse. Une course à pied que les organisateurs avaient choisi d’appeler en anglais From Dam to Dam – Run for human rights watch from Dam to Damaskus a ainsi eu lieu récemment à travers tout Amsterdam, avec possibilité pour toute personne géographiquement extérieure à l’événement d’imiter les coureurs où qu’elle se trouve dans le monde. L’idée des organisateurs était de faire courir les participants de sorte à ce que le cumul des kilomètres couverts corresponde à la distance séparant Amsterdam et Damas. C’est ainsi que des gens ont souhaité courir sur le bateau sur lequel ils se trouvaient au même moment, tandis que d’autres ont couru sur un tapis d’entraînement, sur la terrasse d’un café ou dans les rues. Cette initiative a donc permis à ceux qui ne souhaitaient pas prendre position sur la problématique des réfugiés de participer en se livrant simplement à une activité ordinaire et joyeuse, pour ne pas dire carrément ludique. Cet événement a pu contribuer à renforcer notre sentiment d’appartenance collective, sans pour autant nous faire oublier les « autres » ; il a relié symboliquement Damas à la place du Dam, un lieu d’Amsterdam où se trouvent à la fois le Palais royal, un monument commémoratif de la Deuxième guerre mondiale et un grand magasin. Ce faisant, cette course à pied a donné une réalité nouvelle à Damas, tant du point de vue du grand public néerlandais que de celui de l’opinion internationale, tout en plaçant les réfugiés au centre d’un événement essentiellement divertissant et joyeux aux yeux de tous.

La culture a à voir intrinsèquement avec l’identité des nations, or cette identité collective est aujourd’hui confrontée à une mutation rapide. Il est indispensable dans ces conditions que nous participions activement à ce changement en cours. Même si la culture et les arts ne sont pas en capacité d’infléchir des situations politiques, ils peuvent nous aider à réévaluer nos valeurs et symboles communs, tout en nous apportant une vision nouvelle des problématiques posées et un rapport renouvelé à l’Autre. J’ai envie de dire que tout cela forme déjà… une sorte d’art en soi.

 

Image © Aat Veldhoen (Boot 2)

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Umayya Abu-Hanna

Umayya Abu-Hanna a été femme politique et est aujourd’hui auteure et journaliste. Née en Palestine, elle a vécu près de 30 ans en Finlande ; elle vit actuellement aux Pays-Bas.

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