Annukka Vähäsöyrinki: Mobile Home(less), une idée qui s’est concrétisée
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31 octobre 2017

Quand nous avons commencé à planifier en 2015 la mise en œuvre d’un projet d’envergure axé sur la notion de domicile en nous associant à cet effet avec les instituts finlandais de Paris, Londres et Berlin, aucun d’entre nous n’aurait certes su imaginer le type de voyage sur lequel allait déboucher notre initiative. Alors que la Finlande s’apprêtait à fêter en 2017 le centenaire de son indépendance, il nous a semblé qu’il y aurait quelque chose d’à la fois actuel et intemporel à assigner à un grand projet commun à nos quatre instituts culturels et scientifiques finlandais la mission d’examiner les différentes significations s’attachant à l’idée générale du chez-soi.

Nous avons décidé à l’Institut culturel finlandais pour le Benelux de nous focaliser sur l’envers du domicile, à savoir sur le sans-abrisme, d’où le nom Mobile Home(less) que nous avons donné à ce projet. Au printemps 2016, nous avons organisé un appel public d’offres à destination des plasticiens et acteurs des arts communautaires en activité en Finlande et dans les pays du Benelux. Nous avons reçu plus de 50 dossiers de candidature, parmi lesquels un jury international a sélectionné en vue de sa réalisation la proposition d’Anssi Pulkkinen intitulée Street View (Reassembled) I-III. Le concept qui sous-tendait le projet artistique de Pulkkinen a éveillé l’attention du jury par son ambition, non sans susciter par ailleurs doutes et questionnements parmi les membres de ce même jury, car Pulkkinen avait pour intention de réaliser une installation mobile à partir des ruines de trois maisons détruites au cours des combats de la guerre de Syrie.

Pour des raisons tant économiques que liées aux modalités de production de la future œuvre d’art, le concept de l’artiste a dû toutefois être revu quelque peu à la baisse. Ce principe acquis, nous avons entrepris dès le printemps 2016 de planifier la venue en Europe des ruines d’une seule maison syrienne, à charge pour Pulkkinen de les composer de sorte à en remplir le plateau de chargement d’un camion, lequel serait appelé à se déplacer d’un pays européen à un autre afin que l’installation figurant ce qui constituait anciennement une maison soit vue par le grand public des pays où passerait le camion. Nous avons par ailleurs proposé à l’association Finland-Syria Friendship Society (FSFS) de rejoindre notre projet pour le coproduire avec nous : l’aide pratique que nous a apportée l’association afin de nous créer tous contacts adéquats, trouver de la main-d’œuvre et régler les questions logistiques côté syrien s’est révélée irremplaçable. Les échanges de messages et de photos entre l’artiste, l’Institut, la FSFS et nos partenaires en Syrie nécessités par la mise au point du projet eurent lieu sur Whatsapp, tandis que les différentes parties étaient tenues régulièrement au courant de l’évolution de la situation quant aux recherches à mener pour trouver les ruines en question, au planning du projet et aux conditions de sécurité à garantir aux personnes en charge du projet en Syrie même, ces échanges ayant lieu tantôt en finnois et en suédois, tantôt en anglais ou en arabe. Les photos que nous recevions en temps réel sur nos smartphones sur les destructions engendrées par la guerre de Syrie nous paraissaient absurdes alors que le printemps battait son plein autour de nous à Bruxelles. En même temps, nous pouvions apercevoir des fenêtres des bureaux de l’Institut des soldats belges en patrouille, une vision devenue familière à tous en Belgique au cours de l’année écoulée. C’est dans ces conditions qu’il nous est apparu important de faire vivre ici et maintenant le projet artistique de Pulkkinen en dépit des difficultés de production comme des questionnements divers qui s’y rapportaient.

Lorsque nous avons fini par trouver les ruines d’une maison qui cadraient avec notre projet et que nous les avons achetées à leur propriétaire, le véritable défi pratique qui s’est posé à nous a été de faire traverser à ce matériel la frontière syrienne et de l’acheminer ensuite jusqu’en Europe. Les formalités requises pour le passage de la frontière furent à l’image, toutes proportions gardées, de la réalité à laquelle devaient faire face ceux qui fuyaient la guerre. Le voyage entrepris par les ruines de la maison syrienne est précisément un aspect important de l’œuvre de Pulkkinen dès lors que les vicissitudes rencontrées en cours de route par le matériel devant servir à la production de la future installation figurent à la fois les possibilités de la libre circulation et les limitations dont celle-ci est l’objet. Les partenaires syriens qui ont participé sur place à notre projet avaient établi des itinéraires pour le transport de notre chargement de ruines dans des ports du Liban et de Turquie, étant entendu que l’ensemble du processus d’obtention des autorisations administratives nécessaires a pris plus de six mois. Les ruines ont cependant fini par arriver au printemps 2017 en camion de Syrie en Turquie, puis elles ont été acheminées en bateau de Turquie jusqu’au port d’Anvers en Belgique. Au fil du projet, nous nous sommes par ailleurs beaucoup interrogés sur notre rôle en tant qu’acteur occidental du monde des arts et institution culturelle européenne, dont la position privilégiée aura permis de faire transporter des matériaux hors d’une zone de conflit.

Enfin, c’est avec plusieurs mois de retard sur le calendrier prévu que la construction de l’œuvre a pu démarrer dans les locaux du musée de la Verbeke Foundation, une institution culturelle belge privée implantée dans le nord du pays. Le planning définitif de la tournée de l’installation a pu ensuite être mis au point en quelques semaines ; nous tenons à remercier à cet égard nos partenaires BOZAR, la Verbeke Foundation, le Festival Göteborgs Kulturkalas et le Salon Habitare pour leur souplesse et l’audace dont ils ont fait preuve en incluant l’œuvre de Pulkkinen dans leur programmation du printemps et de l’automne 2017. Le travail du plasticien a été vu, d’après les estimations, par 22 000 personnes au cours des quatre mois de sa présentation publique, sans oublier le large écho qu’il a rencontré dans les médias des pays du Benelux comme des pays nordiques. A chacune de ses expositions et en fonction du contexte du pays qui l’accueillait, l’œuvre a été perçue dans l’une ou l’autre de ses dimensions différentes ; cependant, c’est au Salon Habitare, un événement consacré à l’aménagement intérieur organisé annuellement au Centre des Congrès d’Helsinki, que le travail de Pulkkinen a suscité les réactions les plus vives. La divulgation de l’installation dans le contexte essentiellement commercial du salon et dans des conditions évocatrices d’un vernissage « classique » en galerie d’art a suscité des critiques et des questionnements sur l’éthique ayant présidé à la création de cette œuvre particulière.

Nous avons nous aussi été confrontés à nos propres questionnements éthiques tout au long de la genèse de l’œuvre, et nous avons aussi souvent réfléchi avec nos partenaires syriens sur les différentes facettes de notre projet. Nous avons effectivement eu conscience du fait que celui-ci pourrait facilement être récupéré comme instrument de propagande politique en faveur de l’un ou de l’autre protagoniste du conflit armé syrien. C’est ainsi qu’il a été important dès l’origine du projet tant pour l’artiste que pour nous de traiter de la perte du chez-soi sur un plan universel et abstrait plutôt que, par exemple, désigner nommément les anciens occupants de la maison comme des victimes de la guerre en cours. Dès le dossier de candidature qu’il nous a fait parvenir au lendemain de notre appel à projets artistiques, Pulkkinen avait pris soin d’envisager son projet sous plusieurs angles différents. Il nous a expliqué à ce stade vouloir entre autres émettre un commentaire sur la ligne de fracture qui sépare la réalité et le spectacle médiatique : en effet, même si les destructions engendrées par la guerre de Syrie nous sont constamment données à voir par les médias, c’est bel et bien une part de la dimension concrète de la perte du chez-soi que l’artiste entendait transposer en plein milieu de notre environnement quotidien et de notre espace urbain à nous européens. Pulkkinen souhaitait aussi commenter par le biais de son travail créatif les utopies de la libre circulation, dès lors que les ruines d’une maison montées sur roues font référence tout aussi bien à une existence en camping-car librement choisie qu’à un départ contraint et forcé de son domicile, ou encore à une solution d’hébergement temporaire à laquelle tout un chacun peut avoir recours un jour ou l’autre, par exemple entre la vente de son logement et une réinstallation prochaine dans un nouvel appartement ou une nouvelle maison. On notera enfin qu’on peut également se livrer à une tout autre lecture de cette œuvre en envisageant les ruines de la maison syrienne en question comme engagées dans une fuite symbolique après que les ex-occupants de la maison sont, eux, restés en Syrie.

Nous avons examiné les nombreuses dimensions que l’on peut trouver dans l’œuvre de Pulkkinen à l’occasion de la présentation de celle-ci à des publics différents : pour ce faire, nous avons organisé des débats tant à Bruxelles qu’à Amsterdam, Helsinki et Göteborg, à quoi s’ajoute la publication par nos soins d’un recueil d’essais intitulé Home Reassembled consacré à cette installation. Nous avons invité différentes parties à venir échanger avec nous, que ce soit des personnes ayant été directement confrontées à la guerre de Syrie ou des artistes, des chercheurs ou des auteurs familiers du thème du chez-soi et des questions identitaires. Le recueil d’essais dont nous avons pris l’initiative aborde l’œuvre créée par Pulkkinen notamment du point de vue de la critique du post-colonialisme, de la logique du collectionneur d’antiquités, de la destruction du patrimoine culturel et de l’espace urbain et enfin de celui de la nécessaire reconstruction de ce qui a été dévasté par la guerre. Outre les débats que nous avons lancés, l’œuvre de Pulkkinen a suscité des échanges d’une grande vivacité sur les réseaux sociaux.

L’œuvre conceptuelle d’Anssi Pulkkinen affichait une ambition téméraire. Le projet que nous avons défendu s’est attelé à un sujet délicat, épidermique et en perpétuelle gestation du point de vue des significations qui s’y attachent : celui du chez-soi et de l’absence de ce dernier. Maintenant que notre idée première s’est concrétisée, le sentiment qui s’impose à nous est la stupéfaction. La stupéfaction face à la ténacité , la chaleur humaine et le courage qui sont ceux des êtres qui ont connu la réalité de la guerre de Syrie, et aussi la stupéfaction de constater que nous avons été aidés pour la réalisation de notre projet à ses différentes étapes par un si grand nombre d’acteurs des milieux artistiques et d’autres professionnels tous domaines d’activité confondus. Même si nous arrivons aujourd’hui au terme de l’année jubilaire Finlande 100 et de notre projet Mobile Home(less), l’œuvre commandée par l’Institut culturel finlandais pour le Benelux n’en poursuit pas moins son périple : elle sera visible pour la prochaine fois en juin 2018 au Festival des Arts de Reykjavik, avant de revenir fin 2018 en Finlande pour y être exposée au Musée Wäinö Aaltonen.

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Annukka Vähäsöyrinki

Annukka Vähäsöyrinki a occupé la fonction de chargée de programme à l’Institut entre 2015-2017 et elle a aussi été responsable de production du projet Mobile Home(less).

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