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Pilvi Takala rend visible ce qui est invisible

 

Comment réagiriez-vous si votre collègue passait sa journée à rester assise devant son poste de travail à se tourner les pouces, sans rien faire? Si elle ne faisait que monter et descendre dans l’ascenseur, huit heures par jour ?  Si elle ne faisait pas le moindre effort pour cacher son désœuvrement en recourant à des activités parallèles superflues, en surfant sur le net ou déplaçant des tas de papiers sur son bureau ?

The Trainee (2008), projet monté par l’artiste Pilvi Takala met en évidence, d’une manière toute simple mais d’autant plus efficace, les codes sociaux en vigueur au sein des entreprises.

Quelqu’un qui ne fait rien suscite la méfiance et l’énervement, car si une personne ne fait rien, c’est qu’elle est également prête à tout. Elle ne peut pas être contrôlée. Le projet The Trainee a été mis en place en collaboration avec la société de conseil Deloitte et le musée d’art contemporain Kiasma en Finlande.

Pendant un mois, Takala a travaillé comme stagiaire, sous le nom de Johanna Takala, au service marketing de Deloitte, où seules quelques personnes étaient au courant de la vraie nature de son projet. Son stage débute normalement, mais, peu à peu, Takala commence à suivre des méthodes de travail un peu spéciales.

De nombreux collègues se sentent obligés de trouver une explication au comportement hors normes de la stagiaire.  Takala a pris soin de documenter les réactions de ses collègues – étonnement, amusement et curiosité –, visibles dans son installation et faisant partie intégrante de l’œuvre.

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The Trainee

Dans The Trainee, on retrouve de nombreux éléments caractéristiques du travail de l’artiste. Takala s’infiltre au sein d’un groupe, dans un espace mi-public, où certaines règles sont de rigueur. Citons pour exemple les codes d’une entreprise (The Trainee), les codes vestimentaires (Event on Garnethill) ou autres codes sociaux (The Switch, Bag Lady).

L’artiste observe des groupes sociaux et des situations, cherche le moyen de les frôler ou de s’y insérer et puis, elle en découvre les normes et codes non dits et les met en évidence.

« Au départ, dans mes œuvres il y a toujours une intervention dans un endroit précis, dans une situation, que j’enregistre en général au moyen d’une caméra cachée et que je retravaille ensuite pour la représenter sous forme narrative.

Je m’intéresse au comportement social, notamment à ce territoire vague, sans frontières précises, qui se trouve entre les règles non dites qu’on croit évidentes. Par mes interventions, je cherche à cibler cet espace et de rendre visible ce qui est caché, invisible. »

Les réactions et les commentaires du groupe en question en disent long sur les groupes eux-mêmes, mais aussi sur les systèmes sociaux sous-jacents. Les œuvres de Takala se situent donc à plusieurs niveaux et prêtent à plusieurs interprétations.

Takala viole les règles sans être anarchiste. Ses interventions sont fines, permettent plusieurs interprétations, elle enfreint les règles d’une manière étonnante. L’observation de l’environnement fait partie intégrante de ses œuvres.

« Je m’intéresse aux phénomènes et aux endroits. Je les observe, je les étudie à fond avant de changer de sujet ou bien je continue jusqu’à ce que l’idée de mon intervention devienne claire.

Quelquefois, mes idées sont liées aux endroits que je connais par avance. Aller sur place, c’est l’un des meilleurs moyens pour observer les choses, mais je dois dire que je lis également plein de choses sur mon sujet. »

Pilvi Takala est née en 1981 à Helsinki. Elle est diplômée de l’Académie des Beaux-Arts d’Helsinki.

Pendant ses études, elle a passé un semestre à Glasgow où elle a réalisé son intervention Event of Garnethill.

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Event on Garnethill

Pourriez-vous expliquer plus en détail la naissance de Event on Garnethill (2004) ? Comment expliquez-vous le fait qu’un adulte en uniforme scolaire ait pu déclencher des réactions aussi négatives ?

Je vivais sur une colline où se côtoyaient les bâtiments de mon école d’art et ceux de l’école privée catholique. Ma rue était envahie par des gosses de 4 à 18 ans. Malgré la proximité physique, il me semblait que je n’existais pas aux yeux de ces écoliers, personne ne m’a jamais regardée quand je marchais dans la rue parmi eux.

Ce mur invisible m’a fasciné au plus haut degré. Je voulais voir l’autre côté du miroir. Je suis donc allée vérifier le site Internet de l’école, les codes vestimentaires, et, en moins d’un mois, je me suis procuré un uniforme d’occasion.

J’avais 21 ans et je n’étais pas trop grande, ce qui m’a permis de passer pour une écolière authentique (à l’époque, j’avais les cheveux longs en queue de cheval, pas de coupe spéciale).

J’ai décidé de sortir dans la rue en uniforme pendant les récréations, je ne chercherais pas à entamer la conversation et je répondrais toujours véridiquement aux questions. J’aurais souhaité parler de mon idée au directeur du département ou aux autres professeurs avant de m’aventurer dans la rue, mais personne n’avait le temps, et je n’avais pas envie d’attendre, [j’ai donc décidé] de commencer tout de suite.

Vêtue de l’uniforme, la même rue me paraissait différente ; tout le monde regardait la nouvelle fille et certains élèves m’ont saluée ou m’ont demandé d’où je venais. J’ai réussi à rester dans la rue pendant quelques jours avant qu’un des professeurs de l’école catholique ne vienne me signaler que mon écharpe noire n’était pas autorisée.

J’ai répondu en disant que je n’étais pas élève de l’école en question et que la règle ne pouvait s’appliquer à moi. Le professeur m’a ensuite demandé quelle école je fréquentais et il m’a dit qu’il allait contacter l’école des beaux-arts.

En Grande-Bretagne, l’uniforme est un tabou, surtout l’uniforme local porté par un adulte, qui semblait automatiquement représenter quelque chose de pervers aux yeux des habitants. Cela pourrait expliquer en grande partie les réactions violentes.

Les élèves de l’école d’art m’ont mise en garde en m’expliquant qu’il pourrait y avoir des suites graves, même des procès, mais je savais que je n’avais rien fait d’illégal. Il s’agissait en même temps d’un uniforme d’une école upper class, dont le statut est mieux préservé que de n’importe quel autre uniforme.

Le fait d’être déguisé et de prendre une autre identité dans une situation impliquant des mineurs semblait également faire peur et la situation aurait sans doute été bien plus grave si j’avais été un homme.

De mon côté, en tant qu’étrangère, non habituée aux uniformes scolaires, j’avais abordé la chose sans fardeau culturel, et mon action ne me semblait pas gravissime.

Vos œuvres sont souvent des interventions publiques. Comment gardez-vous une trace de votre travail? Event on Garnethill par exemple a été publié sous format de livre.

« Je documente tout ce qui est essentiel en ce qui concerne mon intervention et tout ce qui est possible en vidéo et son. J’utilise un cameraman et une bonne caméra cachée dans un sac si possible et des appareils moins perfectionnés cachés dans les vêtements dans des situations plus délicates ou pour avoir un autre enregistrement pour la sécurité.

Ensuite, je choisis la forme la mieux adaptée à l’œuvre en question. Quelquefois, il est impossible de filmer ou bien la vidéo ne permettrait même pas de transmettre au mieux ce qui s’est passé ou bien quelque chose de tout à fait essentiel n’a pas été enregistré sur la vidéo.

Par exemple, pour The Trainee, les mails envoyés par les employés font partie intégrante de l’œuvre. »

Takala a passé pas mal de temps en Turquie, où elle avait réalisé son intervention The Switch dans laquelle deux hommes changent de café habituel l’espace d’une journée.

« C’est Vasif Kortun, qui venait tous les ans à l’École des Beaux-Arts à Helsinki qui m’a invitée pour participer à la Biennale d’Istanbul 2005, ma première exposition en dehors de l’école.  L’invitation comportait une résidence qui s’est allongée à six mois à Istanbul. »

Les dernières années, Pilvi Takala a vécu à Amsterdam, en résidence à la Rijksakademie pour deux ans. Les séjours à l’étranger ont joué un rôle majeur dans l’évolution du travail de l’artiste.

« … il m’est impossible de m’imaginer comment je travaillerais si je n’avais jamais quitté mon pays. Changer d’horizon permet de changer d’idées, et le point de vue incombant naturellement à l’étranger est souvent fructueux pour le travail. »

Comment votre travail et votre approche ont évolué pendant votre carrière ?

J’ai l’impression que mes projets durent plus longtemps et demandent davantage de recherches avec le temps. Et je suis plus méticuleuse dans mon travail de documentation, je réfléchis à la forme de l’œuvre finie dés le départ.

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The Real Show White

L’idée de Real Snow White (2009) était simple. L’artiste essaie de pénétrer au parc Disneyland habillée en Blanche-Neige, l’une des icônes du monde de Disney. Mais, même si les enfants habillés en figures de conte font partie de l’expérience Disney, la Blanche-Neige adulte n’a pas le droit de franchir les portes du monde magique.

L’œuvre montre des réactions diverses, en partie embarrassées, en partie choquées par le choix de vêtements de Takala :

« Au Disneyland, j’ai été surprise par la réaction d’une mère, dont la fille s’était habillée en Blanche-Neige, et qui tenait à m’expliquer sérieusement qu’il n’y a qu’une seule vraie Blanche-Neige et que les autres n’ont pas le droit de s’habiller pareil. »

Si je comprends bien, vous vous intéressiez à la hiérarchie du « monde magique » de Disneyland et aux idées plutôt radicales qu’avait Disney sur la société idéale ?

« Disneyland est un exemple fascinant : il nous est tellement facile de devenir des consommateurs au lieu d’être des citoyens et d’observer des règles rigoureuses que nous ne pourrions pas supporter dans la société civile.

Pour Zygmunt Bauman, les lieux comme les centres commerciaux qui m’intéressent depuis longtemps, sont des temples de la consommation. Disneyland est un véritable temple qui attire des gens venant parfois de très loin.

Dans leur article « Du panoptique à Disneyworld : permanence et évolution de la discipline », les criminologues Shearing et Stenning considèrent Disney World comme un établissement policier moderne qui arrive à gérer les masses de manière exemplaire et où le contrôle est caché. Le succès de Disneyland est fondé sur l’intransigeance en ce qui concerne le petit détail, tout doit être parfait.

Un employé portant la tenue de Discoveryland ne va jamais se promener dans le secteur Fantasyland ni dans la Main Street. Les poubelles ne sont pas vidées de façon traditionnelle, les ordures disparaissent par voie souterraine.

Toutes les filles représentant Blanche-Neige ont exactement la même taille et ont appris à donner un autographe absolument identique.

Il ne suffisait pas à Walt Disney de créer un parc d’attraction parfait, il avait prévu de créer en Floride une sorte de communauté vivante « Experimental Prototype Community of Tomorrow » qui devait servir de modèle de société pour le reste du monde.

Disney voulait créer un monde meilleur, mais améliorer des cités existantes plein de problèmes lui semblait difficile et il voulait construire sa société parfaite à partir de rien. Il a réussi à acheter suffisamment de terrains en Floride pour obtenir une sorte d’autonomie communale sur son terrain. Les plans de la cité étaient bien avancés lorsque Walt Disney est décédé en 1966.

Ses associés ont abandonné ses idées concernant cette société vivante qu’ils jugeaient trop risquées, et l’endroit abrite actuellement le Disney World Resort où le parc Epcot est un vestige des plans originaux. »

Je voulais voir quelle attitude les employés de Disneyland, bien encadrés et avec des consignes bien précises, allaient adopter vis-à-vis d’une fan de Disney qui, novice en la matière, n’avait pas intériorisé la logique de la « vraie » figure.

Je savais qu’une personne déguisée en Blanche-Neige ne serait pas admise à l’intérieur du parc, mais ça m’intéressait de savoir comment le personnel allait l’expliquer et comment les autres visiteurs allaient réagir. »

Spontanées, les réactions des gens font partie intégrante de l’œuvre.

« L’objectif de mes interventions est de remettre en question les vérités établies et les règles non écrites. Jusqu’ici toutes mes actions ont suscité des réactions. Quelquefois, il est difficile de réussir à enregistrer ces réactions, car il peut s’agir juste de petits gestes ou d’actes non réalisés.

Ces réactions sont très importantes dans mon travail, pas seulement celles qui concernent l’intervention elle-même, mais aussi celles qui viennent de la part de gens qui voient l’œuvre finie. »

« Si les réactions ne me surprenaient pas, je crois que je n’aurais pas le courage de continuer. Il s’agit toujours de choquer, de perturber un groupe sur un certain plan. Voir comment cette perturbation se manifeste, c’est toujours aussi nouveau et surprenant.

À Glasgow, ce qui m’a surpris le plus, c’est mon directeur de l’école des beaux-arts qui m’avait dit que je n’aurais pas dû transgresser les règles non écrites.

La réaction des écoliers catholiques vis-à-vis d’une nouvelle personne portant le même uniforme était prévisible ainsi que l’indignation du professeur quand il a su que je n’étais pas élève de l’école catholique malgré mon uniforme. »

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Bag Lady

Dans Bag Lady (2007-2010) Takala se balade dans un centre commercial en portant un sac en plastique plein de billets de banque. L’artiste a un comportement parfaitement normal, elle regarde les produits exposés en passant d’un magasin à l’autre.

Cette intervention a été réalisée pour la première fois à Berlin, où les gardiens du centre commercial ont fini par accompagner l’artiste pour la conduire dehors –  « pour sa propre sécurité ».

À votre avis, pourquoi il ne fallait surtout pas montrer l’argent sous forme de billets de banque concrets ? En principe, porter des sacs pleins d’achats revient au même : montrer qu’on a de l’argent.

« Un sac rempli de billets est un butin bien plus tentant qu’un cabas rempli d’achats choisis par un inconnu. Le tas de billets dans un sac en plastique transparent constitue une excellente cible pour les voleurs et créé ainsi une atmosphère de danger éventuel non souhaitée dans un centre commercial où le parfait équilibre entre liberté et sécurité est essentiel.

Un centre commercial, qui n’est pas un espace public mais privé, peut déterminer de quelle manière les clients peuvent y transporter leur argent. Ce qui est paradoxal, c’est qu’une liasse de billets visible pour tous est en parfaite sécurité dans un endroit équipé de caméras de surveillance tel un centre commercial. Or, ce qui compte pour tout voleur, à la tire ou à l’étalage c’est que le vol ne puisse pas être vu au moment où il est commis.

Bien sûr, il existe toujours un risque pour un vol imprévu complètement arbitraire, mais c’est moins probable dans un centre commercial qu’en tout autre lieu. L’éventuel danger absurde représenté par ce sac contenant de l’argent s’apparente au danger représenté par le personnage habillé en Blanche-Neige aux portes de Disneyland. »

Pour vous, le projet idéal, ce serait quoi ? Si vous vous aviez à votre disposition une somme d’argent illimitée, que feriez-vous comme projet ?

Mon travail, de par sa nature, se situe sur un plan où un budget même important ne permettrait sans doute pas d’améliorer le résultat final. Bien sûr, l’argent facilite les choses dans la pratique et souvent il serait bien d’en avoir davantage pour que je puisse me concentrer sur mes projets, mais je ne rêve pas de spectacles grandioses ou d’équipes gigantesques.

Pour moi, l’économie du travail et une certaine légèreté représentent une valeur en soi. Des fois, je rêve de faire des interventions dans des lieux clos, mais ce n’est pas l’argent qui permet d’y pénétrer.

En bref, si j’avais plein d’argent, je préférerais financer les projets coûteux des autres artistes et acheter des œuvres d’art plutôt que de changer radicalement ma façon de travailler.

Mon projet de rêve, c’est que, en tâtonnant dans un domaine qui me paraît infiniment intéressant, j’arrive à tomber sur un point bien plus significatif que je ne l’avais prévu au départ et que la chance soit de mon côté. Pour mes projets, un hasard heureux vaut mieux que l’argent tout court.


Interview avec Pilvi Takala par Riikka Thitz

www.pilvitakala.com

Copyright images: Pilvi Takala