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Miklos Gaál, créateur d’illusions sur le quotidien environnant

 

Les œuvres de l’artiste Miklos Gaál, né en 1974, sont des photographies et des vidéos souvent présentées sous différentes formes : tirages sur papier, projections ou livres. La forme spatiale de ses oeuvres et la combinaison de différents éléments lors des expositions constituent un aspect essentiel de son travail.

Gaál trouve souvent ses sujets dans une proximité immédiate, ce sont des scènes et des instants de notre environnement quotidien. Il observe les faits, les hasards et les routines de tous les jours.

Les sujets de Gaál nous sont familiers à tous, mais il en émane souvent quelque chose de tout à fait particulier. Il constate lui-même que le quotidien, en tant que sujet, est une réalité partagée par tous et constitue ainsi pour l’artiste une thématique très riche du fait de son caractère routinier.

La délicate manipulation de l’expérience visuelle intéresse Gaál.

Il ne veut pas interpréter les œuvres à la place du spectateur ou lui dicter ce qu’il faut voir en orientant son regard, ce qui l’intéresse, c’est de poser des questions. Il souhaite en effet réussir à éveiller chez les spectateurs une réflexion personnelle vis-à-vis des évidences.

« Ce qui m’intéresse, et qui revient souvent, c’est d’isoler un sujet de son contexte [original], de l’observer sous un jour nouveau et de faire naître du même coup une ambivalence, des spéculations.

Les petites choses qui nous entourent nous semblent souvent insignifiantes, mais pour peu qu’on les regarde d’un point de vue surprenant, elles peuvent dévoiler des aspects inattendus. »

« Les tendances générales de l’auteur peuvent se refléter à travers ses différentes œuvres. Ce sont des idées abstraites, son attitude artistique et sa façon de voir qui peuvent apparaître sous différentes formes picturales et visuelles. »

Viewing_an_Apple_Tree

 

Viewing an Apple Tree (2009). Artist book, silkscreen printing.

Gaál a toujours été cosmopolite : il a étudié dans trois écoles d’art en Finlande, en Suède et en Hollande et a effectué plusieurs résidences d’artiste depuis 2004. Actuellement, il vit et travaille à Amsterdam.

Les changements et les séjours à l’étranger ont été déterminants dans l’évolution de son travail et de sa pensée, ce qui se reflète également dans ses œuvres.

« Le regard de l’étranger est fructueux dans l’art. Si l’on est habitué à un endroit, on ne le voit plus, mais on y évolue de manière routinière. L’une des conditions primordiales de l’art est de s’affranchir des conventions établies.

Changer d’endroit nous permet de découvrir […] des façons de faire différentes, des intérêts et des conditions spécifiques à un lieu.

Je pense que, d’une manière générale, on s’enrichit en prenant des distances avec les évidences de son environnement habituel et en découvrant d’autres façons d’être et de faire, dans la création artistique que dans d’autres domaines. »

Au départ vous étiez un dessinateur/concepteur graphique et c’est seulement ensuite que vous êtes passé à la photo. Pourquoi avez-vous choisi la photo ?
   
« J’ai étudié la conception graphique avant de me réorienter vers les études de photographie et j’ai travaillé en tant que graphiste free-lance pendant plusieurs années […]

Au départ, j’avais choisi la conception graphique, car j’aimais dessiner et j’avais des dispositions pour cela. Dessiner et faire des esquisses fait toujours partie de mes méthodes de travail.

Pour moi, le dessin en soi est plus important comme activité que comme moyen d’expression.

Il m’est arrivé d’exposer des dessins, mais ils ont toujours été présentés comme partie d’une installation, pour faire référence à un autre élément du processus, pas en tant qu’œuvres indépendantes. »

Vous dites que vous vous êtes intéressé à la photo parce que c’est un moyen d’expression qui vous était si peu familier. Comment votre passé d’illustrateur influence votre travail en tant que photographe et artiste ?

« Le dessin est une très vieille méthode artisanale pour fabriquer des images. On dit que le dessin est la plus subjective de toutes les formes d’art, proche de l’imagination, et dont est inséparable la touche particulière de l'auteur.

En comparaison, l’essence de la photographie, ses points de départ, sont aux antipodes. L'aspect mécanique, qui l’emporte sur le travail de l'artiste, est inscrit à l'essence même de la photographie, tout comme la création d'illusions. Le processus de réalisation est complexe, rationnel, sans liberté. […] Je trouve certains de ces aspects pénibles, techniques et lents.

Il est donc surprenant que je l’aie adoptée comme moyen d’expression. Peut-être que mon passé de dessinateur m’a rendu sensible à l’essence de la photographie et que je m’en sers même si c’est une façon fastidieuse de fabriquer des images.

Bref, ce qui m’impressionne, c’est le côté illusoire de la photo, sa forte capacité de reproduire la ressemblance, et je me sers souvent de la photo en reflétant consciemment l’illusion qu’elle peut créer.

Dans le travail artistique, la photo est une certaine façon de penser, une attitude et une approche, qui peuvent également être appliquées à d’autres moyens d’expression. Pour moi, la photographie, c’est avant tout un phénomène avant d’être un objet ou une reproduction. »

Hillside

 

Hillside (2010). 130 x 162 cm, C-print mounted on aluminium, framed

Votre carrière a pris son envol après une exposition que vous aviez organisée. Dans une précédente interview, vous dites à propos du succès rencontré que « l’exposition offrait quelque chose d’actuel et novateur en ce qui concerne la facture et le sujet – sans toutefois être trop différent ».

À votre avis, faut-il éviter de prendre trop de risques pour percer, même en art contemporain ?

« Non, je pense qu’en fait on ne peut pas généraliser en disant cela. Chaque artiste a sa façon de travailler et sa production génère ses propres règles qui peuvent même changer tout le cadre qui détermine comment les choses fonctionnent.

Certes, le dialogue qui se noue dans l’art repose sur le fait qu’il y a des thèmes actuels récurrents, des répétitions et des références à ceux-ci, ce à quoi je faisais allusion avec ce […] commentaire, mais le monde de l’art reste ouvert. »

Vous êtes connu pour vos photos floues, la technique du « flurred view ». Parmi vos œuvres, surtout les plus récentes, il y a aussi des projections, des sérigraphies, des techniques mixtes, des vidéos… Cela vous gêne-t-il d’être associé à une seule technique ?

« L’association à une seule méthode ne reflète pas ma façon de travailler monomaniaque et est trompeuse dans ce sens.

À mon avis, il est naturel qu’un artiste fasse des œuvres différentes, certaines peut-être occasionnellement, d’autres en travaillant longtemps dessus, tout en reprenant parallèlement, de manière inattendue, la suite de ce qui avait été mis en route antérieurement.

Toutes sortes d’expérimentations sont importantes dans mon travail.

Il me semble que, dès le départ, on s'est fait une idée de ma façon de travailler alors que je n' ai jamais voulu en créer moi-même de manière consciente. J’expose régulièrement des œuvres variées, qui peuvent être différentes pour ce qui est des formes et des techniques, mais qui reflètent toujours les mêmes points de départ et centres d'intérêt.

Peut-être est-il possible de voir plus facilement une certaine uniformité dans certaines œuvres que dans d'autres. L’image qu’on se fait d’un artiste repose souvent sur des aspects qui concourent à laisser de lui une certaine impression concise, une sorte de résumé, et l’histoire de l’art regorge d’exemples de ce genre.

Je crois qu'il est inutile de coller une étiquette dès le départ et qu'il faut laisser à l'art la possibilité de ne pas expliciter les choses.

[…] Bien sûr, il est agréable que les gens se souviennent des œuvres d’un artiste, mais il m’est arrivé de sentir que le public était déçu dans ses attentes, n'avait pas eu ce qu'on lui avait promis parce que les œuvres présentées ne correspondaient pas précisément à ce à quoi il s'attendait.

Il faut essayer de tenir compte de l’image existante dans une certaine mesure, mais cela peut s’avérer difficile étant donné que c’est un facteur extérieur au travail et on doit être capable de se mettre hors de son processus. »

Pour Gaál, le point de départ consiste à suivre son chemin sans réfléchir au préalable où il le conduit. Selon lui, l’artiste doit suivre ses intérêts et ses impulsions et d’observer le processus de création et d’élaboration. L’intuition l’emporte sur la rationalité.

« Le déclencheur peut être une impression saisie au hasard ou un intérêt occasionnel qui capte l’attention, et sur lesquels on commence à travailler pour en faire quelque chose.

Le processus d’assimilation et de finalisation d’une œuvre peut prendre longtemps, des années même. Plusieurs œuvres, en cours d’élaboration en ce moment, sont en chantier depuis longtemps, et sur ma table de travail il y a toujours plusieurs projets inachevés, remis en question.

On peut par exemple […] faire une esquisse sur le sujet en cours, qui permet de comprendre après coup comment il faudrait le faire – le « study of failure », l’apprentissage par l’échec, peut être une expérience importante.

Le résultat final est finalement secondaire, car si je m’enflamme je ne réfléchis pas si c’est de l’art, ce qui m’intéresse davantage, c’est de me pencher sur le sujet.

Ce qui est intéressant dans ce processus, c’est de voir comment un nouveau sujet se révèle petit à petit au cours du travail. Au départ, il ne se révèle que de façon superficielle, comme quelque chose qui retient l’intérêt sur le moment, alors que ma propre motivation et ma démarche artistique viennent seulement dans une deuxième phase.

Il peut faire surgir des trouvailles surprenantes et fascinantes de mon inconscience et à propos de mes intérêts, ou encore des associations avec des œuvres antérieures ou des œuvres qui sont en cours de réflexion. »

Again

 

Again (2010) Series of four collages. Silkscreen printing on black-and-white laser photocopies, 110 x 76 cm each.

Vous avez dit que le fait de grandir dans deux cultures était l’une des raisons qui ont fait de vous un artiste. En même temps vous êtes intéressé par les langues et leur usage, par la façon dont la langue détermine la vision du monde.

Pourriez-vous parler davantage de votre passé et de votre identité et de l’influence qu’ils ont pu exercer sur votre art ?   

« Mon père est hongrois et ma mère finlandaise. Je suis né en Finlande. Enfant, j’ai vécu un peu à l’étranger dans différents pays. Ce n’est pas un bagage bien extraordinaire à mon avis, mais certaines personnes y sont plus sensibles.

Avec mon précédent commentaire [concernant le fait de grandir dans deux cultures] ce que j’ai voulu souligner, c’est que , les artistes appartiennent souvent à une sorte de minorité statistiquement parlant ».

Dans les années 1970, période de l’enfance de Gaál, la Finlande n’était pas particulièrement cosmopolite ou ouverte aux courants internationaux.

L’artiste était donc conscient de sa ’différence’, ne serait-ce qu’en raison de la particularité du nom, difficile de prononcer dans sa langue maternelle. Pour Gaál, cette expérience de la différence a été tout autant positive que négative au cours du temps.
   
« Je n’ai qu’une langue maternelle, le finnois, mais je me suis trouvé en contact avec de nombreuses langues, en ayant un rôle actif parce qu’il fallait que je les parle et les apprenne.

Mon intérêt envers les langues et leur usage est d’une certaine manière lié au sentiment qu’elles semblent véhiculer des représentations du monde qui dépassent la langue en soi et influencent les expériences, les associations et l’attitude par rapport à la réalité.  

Tout simplement j’aime la richesse que représente le fait d’entendre et de parler les langues et d’en changer. [Édit. Cette interview a également été menée en deux langues, en finnois et en anglais.]

Paradoxalement, je parlais plus les langues avant quand je vivais à Helsinki que maintenant à Amsterdam. Ici, je suis en contact avec tant de différentes personnes cosmopolites que malheureusement l’anglais prédomine, parce que c’est la langue commune à tous.

Je dirais que mon goût pour les langues est un peu un dada. J’ignore s’il est possible d’établir exactement quelle influence elles ont sur ma pratique artistique ; je ne les analyse pas plus que mon identité d’une manière consciente ou à travers mon art. »

Vous dites que la nationalité n’a pas d’importance dans le travail artistique, mais pourtant les artistes sont souvent définis par rapport à leurs racines : avez-vous eu l’impression que vous êtes considéré comme un artiste ou bien comme un artiste finlandais ?

« Comme un artiste. La nationalité est toujours mise en avant dans l’art, mais aucune critique n’a jamais évoqué à mon sujet le rapport de mon art au fait que je suis Finlandais. »

Vous avez également dit que l’attention qu’on vous porte vous gêne. Attirer l’attention n’est-ce pourtant pas l’un des buts de l’artiste ?

« Oui, bien sûr, l’une des conditions du travail, c’est qu’il y ait un public qui s’intéresse à mon œuvre. L’attention ou le succès – dans la mesure où j’en ai eu – n’est pas lié à mon travail directement, c’est un peu extérieur à l’art. […]

La gêne que j’ai évoquée est personnelle et délicate. Peut-être aussi un peu de timidité, une difficulté d’aborder cette chose. Je ne sais pas trop expliquer pourquoi il m’est quelquefois difficile d’accepter les louanges par exemple.

Je suis également un peu réservé par rapport à l’attention et au succès parce que c’est quelque chose de si fort que ce n’est pas uniquement positif.

Cela peut par exemple comporter des attentes, des pressions ou une idée surdimensionnée de soi-même. Ce sont des choses tout à fait normales. »

 

Interview avec Miklos Gaál par Riikka Thitz

Plus d'information | www.miklosgaal.com

Header image: Dog Park Dog Park (2006)  87 x 115 cm, chromogenic digital print