Jussi Koitela: Les institutions artistiques doivent offrir des alternatives au nationalisme
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20 janvier 2016

Nico Feragnoli, Huib Haye Van der Werf et Maria Hlavajova discutent pendant l’évènment  ‘Pilot Encounter: Institutions – Between Body and Machine or Art and Management’ à Amsterdam.

La chercheuse Anu Koivunen cite dans un article paru dans le journal Image sous le titre « Feministit, olkaa ilonpilaajia » (« Féministes, soyez des empêcheuses de tourner en rond ») le libéralisme et le nationalisme comme les deux idéologies dominantes de notre époque. D’après elle, la critique féministe peut aujourd’hui apporter des alternatives critiques aux idéologies dominantes actuelles. Bien entendu, le féminisme a été et continue d’être un cadre critique rendant possible l’émergence de différentes politiques identitaires, lesquelles seront ensuite en mesure de libérer les communautés se réclamant d’une identité marginale du pouvoir oppressant de la narration produite par le nationalisme et le néolibéralisme. On peut également penser que les politiques identitaires ont prêté fidèlement le flanc à la déclinaison dominante du libéralisme qu’est aujourd’hui le néolibéralisme en accentuant l’importance de l’identité individuelle, ce qui a eu pour effet compliquer la lutte des classes.

Différentes alternatives au néolibéralisme et au nationalisme me sont venues à l’esprit en suivant les événements de ces dernières semaines tant au sein de la société que dans le domaine des arts en Finlande comme en Europe. Le travail que je mène actuellement dans le cadre du programme de formation à destination des curateurs et commissaires d’exposition au Centre De Appel d’Amsterdam m’a permis de mieux me situer tant comme citoyen finlandais que comme bénéficiaire dans mon activité de financements en provenance de la Finlande.

Dans de nombreux Etats européens, le nationalisme et le fascisme qui en découle semblent bénéficier actuellement de la protection d’une élite politique qui a peur des électeurs. Les courants idéologiques et sociétaux de la forme de pensée dominante en sont venus aujourd’hui à témoigner de la bienveillance envers un certain discours tendant à minimiser le nationalisme et le fascisme. Il est par exemple difficile d’imaginer qu’il y a quelques années encore, le président finlandais ait pu condamner des manifestants défilant contre le fascisme à l’occasion de la Fête de l’Indépendance finlandaise sans mentionner dans la foulée les manifestants clamant de leur côté le même jour leurs convictions nationalistes et fascistes.

Quelqu’un qui travaille dans le champ artistique ou qui œuvre plus généralement au contact de la société ne peut que ressentir avec douleur le fait d’être financièrement dépendant de structures issues de ces mêmes Etats qui affichent une forme de complaisance à l’égard du nationalisme.

Mon travail dans le cadre du programme à destination des curateurs et commissaires d’exposition dispensé par le Centre De Appel bénéficie du soutien financier de l’Institut culturel finlandais pour le Benelux à travers une subvention allouée par la Finnish Cultural Foundation ; il s’agit là d’un financement réservé à un curateur finlandais, sous réserve qu’un candidat finlandais soit effectivement retenu pour participer à ce programme de formation au terme du processus de sélection. L’une des finalités de ce dispositif est possiblement de construire une « success story » mettant en scène un curateur finlandais amené à s’illustrer activement dans son domaine, y compris hors de Finlande. On voit donc qu’il est difficile d’imaginer des alternatives aux financements destinés à la production de narrations insistant sur les succès nationaux, tant ces financements font naturellement partie du financement d’ensemble des arts en Finlande.

Le chercheur Olli Jakonen écrit dans un article dont le titre se traduit en français par « De nation à communauté nationale compétitive : la politique culturelle finlandaise par rapport aux idéologies globales et aux courants des politiques culturelles du 19ème siècle à nos jours » que dans un Etat-concurrence, les pouvoirs publics peuvent adopter un rôle nouveau en se servant tout particulièrement de la politique économique pour faire jouer des mécanismes de marché et mettre en place une série d’obligations de résultats dans les différents champs d’intervention de l’Etat au sein de la société. Ces actions publiques peuvent cibler différents secteurs de la politique comme par exemple la formation et la culture.

En soi, ce rôle de l’Etat n’est en rien une découverte ni une expérience nouvelle pour les professionnels des arts, même s’il vient opportunément nous rappeler quel type de forces politiques ont généré les structures avec lesquelles nous travaillons.

Parmi les accessoires figurant dans la boîte à outils de l’Etat-concurrence se trouve en particulier une démarche consistant à utiliser les « success stories » d’un certain nombre d’individus au profil adéquat pour les transformer en une narration entrant dans le cadre général de la narration nationale-capitaliste à laquelle il sera ensuite fait appel pour renforcer la compétitivité du pays. C’est ainsi que les « stands finlandais » mis en place par l’organisme Frame Visual Art Finland en partenariat avec différentes galeries d’Helsinki à l’édition 2014 des foires internationales d’art contemporain ARCO à Madrid et Untitled à Miami ont donné l’impression d’être eux aussi l’émanation des forces politiques que j’évoquais plus haut. En effet, la visibilité médiatique que la présence finlandaise à ces événements a valu à l’élite politique de notre pays ainsi que les ventes réalisées sur les stands finlandais à ces occasions ont finalement servi à alimenter la narration de l’Etat-concurrence finlandais, d’où un renforcement de la compétitivité de la Finlande.

La question est possiblement de savoir s’il existe des alternatives à ces narrations culturelles et de politique générale dans le cadre de l’Etat-concurrence, et si l’on peut faire évoluer les organismes artistiques et autres structures basées sur la notion d’ »utilité » nationale par le biais de différentes pratiques institutionnelles, curatoriales et artistiques. Au cours de l’automne dernier, je suis tombé incidemment sur deux pistes susceptibles de nous redonner un peu d’espoir et de nous inspirer des solutions alternatives. Ces deux pistes possibles nous offrent un type de narration qui échappe au champ de la narration nationaliste aussi bien que néolibérale.

Le premier élément que je souhaite signaler est le manifeste xéno-féministe publié sous le titre Xenofeminism – a Politics for Alienation par le collectif Laboria Cuboniks. Ce manifeste tend à actualiser la politique et la pensée féministe en fonction des impératifs de notre époque, marquée par la place rapidement grandissante qu’elle accorde à l’abstraction technologique et économique. Je considère pour ma part que l’une des affirmations importantes de ce manifeste est que nous ne pouvons pas nous cramponner au cadre géographique local que nous offrent les Etats à une époque où les relations sociales sont définies par une tendance toujours plus accentuée à l’abstraction, qu’il s’agisse de l’abstraction technologique ou de l’abstraction qui s’attache à la notion de capital. Le philosophe Maurizio Lazzarato a décrit cette situation dans son ouvrage Gouverner par la dette, où il avance que le capital est une relation sociale formée par des êtres humains d’une part, des facteurs non-humains d’autre part.

La deuxième possibilité de narration alternative m’a été fournie par Maria Hlavajova, curatrice et directrice de l’organisme culturel BAK (Basis voor Actuele Kunst) à Utrecht aux Pays-Bas, qui a déclaré lors d’un symposium organisé au De Punt d’Amsterdam sur le thème Institution – Between Body and Machine or Art and Management que les institutions artistiques contemporaines seraient bien inspirées de tenir compte de trois points en pleine évolution tant sur l’ensemble de la planète qu’au sein des sociétés. Hlavajova énonce que la confiance placée jusqu’ici dans le développement a cédé la place à un besoin de survie, tandis que l’esprit critique, en tant qu’attitude d’opposition, est en train de se transformer en criticité, capable, elle, de produire des solutions alternatives. Enfin, le raisonnement qui a cours au sein des sociétés occidentales, où il existe une dissociation entre le regard porté sur la culture d’une part, sur la nature d’autre part, doit selon elle être reconsidéré.

Il se pourrait bien que l’une des solutions alternatives à envisager pour les institutions artistiques finlandaises comme pour les institutions artistiques dépendantes de financements provenant de Finlande soit, non pas de renouveler la narration nationale et néolibérale de l’Etat-concurrence, mais de s’engager dans une coopération au long cours avec des acteurs qui produisent des narrations critiques supranationales dans le monde économiquement, socialement et écologiquement en crise qui est aujourd’hui le nôtre.

Pour lire la réponse d’Aleksi Malmberg au texte de Koitela cliquer ici.

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Jussi Koitela

A la fois artiste plasticien et curateur, Koitela a effectué ses études à l’Ecole supérieure professionnelle de Tampere, à la faculté des Arts et du Design de l’Université Aalto et à l’Académie des Beaux-Arts d’Helsinki. Il s’intéresse tout particulièrement aux réactions des artistes face aux discours économiques sur l’art, aux structures économiques et aux politiques artistiques et culturelles.

Références

Julia Thurén, « Feministit, olkaa ilonpilaajia » (« Féministes, soyez des empêcheuses de tourner en rond »), Image, 16.11.2014
http://www.image.fi/image-lehti/feministit-olkaa-ilonpilaajia

Appel à candidatures de l’Institut culturel finlandais pour le Benelux pour le programme à destination des curateurs et commissaires d’exposition du De Appel
http://www.finncult.be/inschrijving-curatorial-programme-de-appel/?lang=fi

Olli Jakonen, Kansakunnasta kansalliseen kilpailukyky yhteisöön – Suomen kulttuuripolitiikka suhteessa globaaleihin ideologioihin ja kulttuuripolitiikan virtauksiin 1800 -luvulta nykypäivään (« De nation à communauté nationale compétitive : la politique culturelle finlandaise par rapport aux idéologies globales et aux courants des politiques culturelles du 19ème siècle à nos jours »), article figurant dans l’ouvrage « Taidepoliittinen käsikirja » (« Manuel pour une politique artistique ») compilé par Jussi Koitela, Editions Baltic Circle et Checkpoint Helsinki, 2015

Annonces de l’organisme Frame Visual Art Finland pour l’édition 2014 des foires internationales d’art contemporain ARCOMadrid et Untitled Miami
http://www.frame-finland.fi/en/what-we-do/arcomadrid-2014/
http://www.frame-finland.fi/en/what-we-do/finland-represented-at-untitled-miami-2014/

Xenofeminism – a Politics for Alienation
http://www.laboriacuboniks.net/#firstPage

Maurizio Lazzarato, Gouverner par la dette, Editions Les Prairies Ordinaires, 2014

Dans la série des rencontres-débats du De Punt, symposium sur le thème Institution – Between Body and Machine or Art and Management
http://taak.me/?nk_project=in-de-punt-symposium-pilot-encounter&lang=en

Foto © Asep Topan

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