Pirita Näkkäläjärvi: Pour une entrée de l’identité sami à la Maison de l’histoire européenne
  • Pirita Näkkäläjärvi 828x555
8 mars 2018

« Tiens donc, il n’y a rien sur les Samis ici », ai-je observé à part moi au terme de la visite de présentation à laquelle j’ai participé à la Maison de l’histoire européenne.

Je me suis retrouvée début février dans ce musée européen ouvert de relativement fraîche date pour une visite prévue à l’intention d’un groupe réuni dans le cadre du projet Remembering 1918. Plus tard ce même jour, chacun des membres du groupe allait devoir faire visiter la Maison de l’histoire européenne au public présent sur place. Une fois le tour de présentation des lieux achevé, nous avons eu droit mes collègues et moi à deux heures pour nous préparer à donner notre propre éclairage à l’exposition du musée retraçant l’histoire de notre continent.

Le point de vue que j’allais développer en ce qui me concerne ne faisait pour moi pas l’ombre d’un doute : j’avais l’intention de parler des Samis et de l’identité sami aux personnes qui viendraient m’écouter.

Je n’allais certainement pas me laisser gêner par l’absence de la Maison de l’histoire européenne de tous objets et contenus évocateurs des Samis : j’avais en effet repéré au cours du tour du propriétaire plusieurs objets d’exposition à l’aide desquels je pourrais présenter à mes hôtes le point de vue sami et la vision du monde propre à mon peuple.

Un seul peuple séparé par les frontières nationales de quatre Etats

J’ai entamé ma visite devant les cartes ouvrant l’exposition. Les Samis sont l’unique peuple autochtone officiellement reconnu sur le sol de l’Union européenne. Sur les cartes exposées au musée, la région où vit le peuple sami, dite Saamenmaa en langue finnoise et Sápmi en langue sami, apparaît éclatée entre les différentes frontières nationales qui la traversent. Ces frontières ont séparé notre peuple pour le répartir sur une partie du territoire national de quatre Etats, à savoir la Finlande, la Norvège, la Suède et la Russie.

Il n’en reste pas moins que nous sommes en ceci un peuple très européen que nous nous laissons le moins possible tracasser au quotidien par les frontières qui découpent notre territoire : c’est ainsi que nous franchissons à volonté ces frontières pour aller travailler, rendre visite à nos familles ou nous réunir pour des fêtes traditionnelles. Une langue, une culture, des activités économiques et une histoire communes nous unissent, tout dispersés que nous soyons entre quatre pays.

 

« Ce gákti que je porte sur la tête est notre monument le plus important »

La deuxième halte de la visite que j’avais à conduire eut lieu devant différents objets illustrant les mythes européens. J’ai alors abordé le sujet des statues à partir de celles exposées devant nous.

« Quand vous viendrez voir nos musées à nous, vous n’y verrez pas de statues. Notre culture a ceci de particulier qu’elle implique que nous n’impactions la nature qu’en y laissant le moins de traces possible et que nous n’en prélevions que ce dont nous avons strictement besoin. Donc, nous n’avons pas érigé de statues : c’est ce gákti que je porte sur la tête qui est notre monument le plus important. C’est aussi un élément important de notre identité, sans oublier que cette coiffe forme en soi un système de communication à part entière : un autre Sami pourra y déchiffrer par exemple mon lieu d’origine, mon état civil et à quel type de fête traditionnelle ou de cérémonie je me rends le jour où je porte ce couvre-chef. »

Nous n’en étions pour l’instant qu’à la deuxième étape de mon tour du musée que déjà les membres de mon groupe commençaient à manifester une forme d’enthousiasme, me posant de nombreuses questions aussi bien sur mon gákti que sur les différentes langues relevant de la culture sami, souhaitant savoir par ailleurs si le peuple sami était effectivement soutenu dans ses aspirations par l’Europe. L’attention enthousiaste du groupe était palpable et communicative, et j’avais même l’impression que dans leur soif d’informations, ses membres faisaient un pas de plus vers moi à chaque nouvelle question pour m’entourer toujours de plus près.  

Cette réaction du public m’est familière : elle s’explique par le fait que les programmes scolaires ne contiennent absolument rien sur les Samis et que les habitants de ma région sont la plupart du temps invisibles tant au sein de la société que des médias dominants.

« Des visites d’initiation comme celle-ci seraient vraiment très utiles non seulement à Bruxelles, mais aussi en Finlande même ainsi que dans tous les autres pays nordiques », me dis-je.

Colonialisme de peuplement et mesure anthropométrique des crânes

Même si la Maison de l’histoire européenne ne contient pas d’objets d’exposition illustrant l’histoire des Samis, de nombreuses étapes décisives de l’histoire européenne, y compris les pratiques honteuses qui y sont associées, touchent notre peuple à l’instar d’autres populations du monde. Les fers qui servaient à enchaîner les esclaves exposés au début de l’exposition de la Maison de l’histoire européenne m’ont donné l’occasion d’indiquer à mes hôtes que les Samis ont eux aussi connu une forme de colonialisme : certes, il ne s’agissait pas d’un colonialisme comparable à ce qui se faisait par exemple dans les colonies d’Afrique ou d’Asie, mais de colonialisme de peuplement. L’idéologie qui sous-tend celle-ci reste cependant universellement la même : une fois découvert un peuple considéré comme moins bien loti et de moindre valeur, on s’accapare les ressources naturelles présentes sur son territoire en légitimant cette démarche par le statut réputé inférieur du peuple en question.

Le colonialisme de peuplement a pour outils la législation, l’Eglise et le système éducatif. Alors que les sociétés scandinaves se sont construites à la fois sur les terres des Samis et celles de la population majoritaire, c’est aux conditions dictées par cette dernière que se sont créées les sociétés de Scandinavie. Quant au colonialisme de peuplement, il se poursuit aujourd’hui encore, continuant à produire ses effets sur les structures des sociétés des pays d’Europe du Nord.

J’ai profité d’un arrêt de notre groupe devant une photo ancienne illustrant la pratique de la craniométrie en Afrique coloniale pour observer que cette photo aurait pu tout aussi bien être prise au Saamenmaa dans les années 1930 : en effet, les Samis ont eux aussi été l’objet d’études de « biologie raciale » à l’aide des mêmes instruments de mesure du crâne que ceux présentés sur le cliché du musée. De nombreux participants à ma visite guidée avaient toutefois déjà connaissance de cet aspect précis de l’histoire de mon peuple pour avoir vu le film Sami Blood (Sameblod) : ce film qu’on doit à la réalisatrice sami Amanda Kernell et qui retrace la vie de sa grand-mère a en effet été présenté dans de nombreux pays du monde après avoir été primé dans des festivals de cinéma européens, les récompenses attribuées à cette œuvre se justifiant amplement par le récit bouleversant qui y est livré sur les discriminations, le rabaissement et la haine dont eut à souffrir dans les années 1930 la jeune fille sami qui est le personnage principal du film.

Les Samis n’ont pas de représentants propres au sein des parlements nationaux ni du Parlement européen

L’avant-dernière halte que j’ai fait faire à mes hôtes au cours de notre visite du musée eut lieu devant la Déclaration universelle des droits de l’homme des Nations unies. L’ONU est un important organe de coopération pour les Samis alors que nous ne disposons d’aucun député nous représentant spécifiquement ni au sein des parlements nationaux des pays d’Europe du Nord, ni au Parlement européen. Grâce au levier du Forum permanent des Nations unies pour les questions autochtones, les Samis ont joué un rôle central au niveau du droit international en participant à l’élaboration du statut des peuples autochtones aujourd’hui acté dans la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones.

Nous attacherions cependant du prix à avoir ne serait-ce qu’un seul représentant dans chacun des parlements nationaux des pays dont nous relevons ainsi qu’au Parlement européen. Le député sami y apparaîtrait dès lors comme un interlocuteur à la fois clairement identifié et dûment qualifié pour diffuser auprès de ses collègues parlementaires des informations fiables, actualisées et factuelles sur le peuple sami.

« J’en ai plus appris en 45 minutes qu’en 50 ans d’existence »

J’ai achevé ma visite du musée devant un mur où étaient fixées différentes photos de classe. Tous les problèmes que connaissent les Samis tirent leur origine du fait que nul ne sait rien à notre sujet, étant entendu que le système éducatif finlandais, pourtant régulièrement distingué dans des classements internationaux, n’a jamais réussi à inclure dans ses programmes scolaires le moindre corpus pédagogique consacré au peuple sami. Il serait extrêmement important de mettre en place un enseignement sur les Samis à dispenser aux écoliers de chaque classe tout en approfondissant et amplifiant cet enseignement année après année au fur et à mesure que l’enfant avance dans sa scolarité : c’est à cette seule condition que le statut juridique des Samis pourra s’améliorer.

Je suis reconnaissante de la possibilité qui m’a été donnée de faire faire une visite de présentation générale des Samis à la Maison de l’histoire européenne. Le meilleur retour qui me soit parvenu à l’issue de cette expérience est le commentaire que m’a fait un Finlandais de passage à Bruxelles.

« J’en ai plus appris sur les Samis en 45 minutes qu’en 50 ans d’existence. Et l’ironie du sort a voulu que pour cela, il m’ait fallu venir jusqu’à Bruxelles », m’a déclaré mon interlocuteur pour préciser sa pensée.

Je voudrais suggérer ici un challenge à la Maison de l’histoire européenne : en ajoutant à son exposition principale une section dédiée aux Samis, ce musée pourrait faire office de source d’information significative sur l’unique peuple autochtone officiellement reconnu sur le sol de l’UE.

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Pirita Näkkäläjärvi

Pirita Näkkäläjärvi a été élue Personnalité sami de l’année en 2017. Elle travaille comme consultante stratégie chez PwC Strategy à Helsinki. Elle a occupé précédemment les fonctions de directrice de la rédaction de l’antenne d’Inari de la radiotélévision Yle Sápmi, chef du service Corporate Acquisition du groupe Nokia et analyste financière investissements chez Merrill Lynch à Londres. Näkkäläjärvi est titulaire d’un Master médias et communication obtenu à la London School of Economics ainsi que d’un Master en sciences économiques et commerciales de l’École supérieure des Sciences économiques et commerciales d’Helsinki.

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